La Méditerranée, champ de bataille des puissances européennes : Le nouvel ordre , retour à la rivalité
Le congrès de Vienne de 1814-1815 ne laissa pas le contrôle de Minorque (accordé dans le cadre de la Paix d’Amiens en 1802) aux Britanniques, qui conservèrent Malte, les îles Ioniennes ainsi que Gibraltar, où ils avaient pris pied en 1704. Par la suite, la marine de Sa Majesté joua un rôle majeur en Méditerranée. Le bombardement d’Alger par une flotte anglo-hollandaise en 1816 se solda par un accord mettant un terme à la capture d’esclaves chrétiens. Il refléta également la capacité de production de l’industrie britannique. A elle seule, l’escadre britannique tira quarante mille coups de canon.
l’émancipation grecque
L’année précédente, un escadre américaine avait obligé Alger à verser un dédommagement, suite aux attaques dont avait pâti le commerce américain. La menace d’un bombardement naval incita Alger à satisfaire les demandes britanniques en 1824. Forte de la supériorité de l’artillerie anglaise, une flotte anglo-franco-russe, commandée par Sir Edward Codrington, détruisit les flottes ottomane et égyptienne lors de la bataille qui eut lieu dans la rade du port grec de Navarin, le 20 octobre 1827. Elle ne fit que cent soixante-dix-sept victimes parmi les Occidentaux, contre dix-sept mille chez leurs ennemis. Elle fut cruciale dans la mesure où elle coupa court aux tentatives d’Istanbul d’étouffer la lutte des Grecs pour l’indépendance, qui fut reconnue en 1830. Le bombardement naval britannique et la prise d’Acre, où une bombe provoqua l’explosion du principal dépôt d’explosifs, furent décisifs. Les forces égyptiennes furent expulsées de Syrie en 1840. En 1882, une flotte britannique fit taire les forteresses à proximité d’Alexandrie, condition préliminaire à la conquête de l’Egypte.
Toutefois, ce n’est qu’au cours du dernier quart de siècle que Londres tenta d’utiliser sa supériorité navale pour gagner de nouveaux territoires méditerranéens, les îles Ioniennes ayant été cédées en 1863 à la Grèce, qui était devenue indépendante, grâce au soutien britannique, en 1830.
A la fin des années 1870, la volte-face de Londres s’explique par l’inquiétude que suscitaient deux autres Etats qui progressaient dans la région, la France et la Russie. Ayant perdu leur premier empire colonial avec Napoléon, les Français souhaitèrent en bâtir un nouveau et occupèrent Alger avec trente-sept mille hommes en 1830. Cette annexion visait à accroître la popularité du dernier roi Bourbon, Charles X. Cet objectif ne fut pas rempli et le souverain français tomba lors de la révolution de 1830. Son successeur, Louis-Philippe, poursuivit cependant cette politique. Oran fut prise en 1831 et Bône en 1833. L’année suivante, Louis-Philippe décida d’envahir toute la côte mais, à partir de 1835, Paris rencontra une forte résistance, menée par Abd el-Kader, qui la poussa à calmer ses ardeurs expansionnistes.
vers 1850
Entre-temps, la pression russe sur Istanbul s’était accrue. Lors de la guerre russo- ottomane de 1806-1812, les Russes occupèrent la Moldavie et la Valachie, manœuvrèrent au sud du Danube et annexèrent la Bessarabie lorsqu’ils négocièrent la paix. Lors des guerres de 1828-1829, les Russes prirent Adrianople.
Malgré les suggestions françaises de marcher sur Moscou, la guerre de Crimée ne se déroula pas comme en 1812. Les alliés ne disposaient pas des mêmes ressources terrestres que Napoléon mais, à l’inverse, leur force maritime était supérieure. La marine tsariste réussit à écraser les Ottomans en 1853, à Sinope, mais pas les Britanniques, qui optèrent pour des interventions navales et terrestres contre les Russes. Les opérations en mer Baltique, qui menaçaient Saint-Pétersbourg, s’accompagnèrent d’une expédition de grande envergure en Crimée dans le but de prendre la base navale de Sébastopol. Une telle stratégie semblait appropriée à la victoire russe au large de Sinope. Pendant la guerre de Crimée, la Méditerranée servit plus de coulisses que de théâtre aux batailles.
Cet affrontement permit aux Russes de consolider leur avance pendant un quart de siècle mais en 1877-1878 ils mirent plus facilement à nu la faiblesse d’Istanbul que lors des confrontations précédentes. Les Ottomans résistaient mais les forces tsaristes avaient progressé jusqu’à quinze kilomètres seulement d’Istanbul. Si les janissaires furent capables d’écraser les Serbes en 1876 et les Grecs en 1897, il était évident que, face à la puissance et à l’appétit russes, la « question d’Orient » dépendait du sort de l’Empire ottoman. La suspicion que suscitaient les ambitions russes incita Londres à instaurer son protectorat sur Chypre en 1878 (gagnant ainsi une base en Méditerranée levantine) et à se préparer à contrer toute intervention navale russe dans le détroit des Dardanelles.
l’ouverture du canal de suez
Pendant ce temps, en Egypte, l’action des nationalistes anti-européens contrecarra les intérêts britanniques. L’armée de Sa Majesté occupa le pays en 1882 et mit en déroute les Egyptiens à Tel el-Kebir le 13 septembre 1882. Après une nuit de marche, les Britanniques attaquèrent à l’aube, sans bombardement préliminaire. Sir Garnet Wolseley préféra agir par surprise et son infenterie recourut aux baïonnettes. Une telle stratégie se révéla gagnante : Wolseley maintint le contrôle de ses troupes, qui firent preuve de cohésion, de discipline et d’optimisme. Après cette victoire, une cavalerie s’empressa de prendre Le Caire et un quasi-protectorat britannique fut établi en Egypte, mais ce statut ne fut entériné qu’en 1914. Jusqu’à cette date, une souveraineté ottomane illusoire fut maintenue.
Evelyn Baring, qui devint premier comte de Cromer, avait été nommé commissaire britannique des finances égyptiennes en 1877. Il dirigea le gouvernement cairote de 1883 à 1907, en qualité de consul général et conseiller du khédive. L’Egypte servit d’arrière-base à une intervention britannique menée au Soudan à l’instigation du Caire. Cette opération s’acheva en 1898 lorsque les mahdistes furent écrasés à Omdurman.
D’autres territoires tombèrent sous le joug de puissances européennes au début du XXe siècle. En 1912, les Italiens boutèrent les Ottomans hors de la Cyrénaïque, de Tripoli et du Dodécanèse, mais une ferme résistance se maintint en Libye. L’Espagne s’offrit un protectorat le long des côtes méditerranéennes marocaines et le reste du pays passa sous contrôle français. Suite à l’effondrement de l’Empire pendant la Première Guerre mondiale, la Palestine et la Transjordanie passèrent en 1920 sous mandat britannique, tandis que la France jeta son dévolu sur le Liban et la Syrie. Le traité de Sèvres (1920) céda temporairement des provinces de la Turquie aux vainqueurs de la Première Guerre mondiale.
En fait, l’occupation de ces nouveaux territoires ne faisait que consolider une tendance déjà initiée au XIXe siècle. Le monde musulman était en déclin et la puissance navale britannique en pleine expansion en Méditerranée. Les entités chrétiennes qui prirent des positions dominantes dans les pays bordant le bassin n’étaient plus des forces autonomes comme l’avaient été Marseille, la Provence, Gênes, Venise, la Toscane, Naples ou Barcelone, mais des nations.
Il s’agissait là d’un tournant capital dans la politique européenne, déjà amorcé par Philippe V d’Espagne, qui assiégea Barcelone en 1714 et mit un terme à l’indépendance catalane. De même, en 1821, l’armée régulière autrichienne écrasa à Rieti les carbonari napolitains rebelles, peu entraînés, et prit Naples d’assaut. En 1849, ce fut au tour de Venise, en proie à la famine et au choléra, de tomber aux mains des Autrichiens.
Le nombre d’Etats en Méditerranée occidentale décrût. En 1860, des troupes commandées par Victor-Emmanuel II de Sardaigne (le royaume implanté à Turin) s’allièrent à une armée de volontaires dirigée par Giuseppe Garibaldi pour renverser les Bourbons napolitains. Garibaldi et ses mille « chemises rouges » quittèrent le port de Gênes en direction de Marsala pour prêter main-forte à la révolte des Siciliens contre les Bourbons. Après avoir mis en déroute une armée napolitaine à Calatafîmi, Garibaldi prit Palerme après trois jours d’affrontements. Il écrasa les troupes napolitaines sur l’île de Milazzo et traversa le détroit de Messine en direction de Naples. Pendant ce temps, Victor-Emmanuel II quitta Bologne et mit le cap au sud. Il remporta les batailles de Castelfïdardo et Macerone, qu’il livra à la petite armée pontificale et aux Napolitains.
Garibaldi offrit ses victoires à Victor-Emmanuel, lui permettant ainsi de créer le royaume d’Italie. Gaète continua à défier les envahisseurs mais tomba en février 1861 après un long siège. Cette conquête du royaume des Deux-Siciles fut l’un des plus grands triomphes de la période 1816-1913. En prenant la Sicile, Garibaldi priva les Bourbons du havre de paix dont ils bénéficiaient lorsque les forces napoléoniennes conquirent Naples.
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