Décolonisation, guerre froide et anti-impérialisme : La projection coloniale

> > Décolonisation, guerre froide et anti-impérialisme : La projection coloniale ; écrit le: 30 avril 2012 par La rédaction

La projection n’est pas une reproduction à l’identique de la métropole, mais une sélection de certains traits qui deviennent dominants à l’épreuve du « terrain ». Ainsi la conscience de la supériorité britannique et la nécessité de dépasser le despotisme militaire des premiers temps poussent le colonisateur à se définir en réformateur de la société indigène et en serviteur désintéressé de cette dernière. Il se construit ainsi l’idéologie du « fardeau de l’homme blanc ». Le désintéressement du colonisateur le pousse à se séparer de façon croissante de la société indigène. Le respect de la différence devient la norme et il alimente naturellement une vision raciale des rapports sociaux. L’indigène doit rester lui- même et ne pas devenir le semblable ou l’égal du colonisateur. À l’apogée de l’Empire, avant 1914, les Britanniques se plaisent à placer l’indigène dans ses traditions, quitte à les inventer si nécessaire. L’Empire de l’Inde multiplie les fastes néo-mogholes. Partout, on plaide pour les mérites de l’administration indirecte, quitte à créer des institutions indigènes ad hoc. Quand l’idée d’évolution politique est acceptée, il est proclamé que l’indigène doit accéder à la modernité en conservant sa propre culture.

Le différentialiste britannique se traduit par une longue absence de politique culturelle. La diffusion de la langue anglaise est conçue dans une perspective purement utilitaire de formation des cadres intermédiaires. On a peur des intellectuels déclassés qui alimentent en permanence les mouvements révolutionnaires et terroristes. Il faut attendre les années 1930, avec la création du British Council, pour trouver l’esquisse d’une politique culturelle, au moment où le transfert des compétences a déjà inexorablement commencé.

Au contraire, la mission civilisatrice de la France se trouve dès l’origine dans le second essor colonial. Pour les Français, accéder à l’universel passe par l’adoption de la culture française. La vision se veut totalement assimilatrice, mais en réalité la politique culturelle de francisation et d’accession à la culture est paradoxalement d’autant plus forte que l’on s’éloigne de la colonisation de peuplement. L’éblouissante réussite du Levant ottoman francophone se déroule dans un espace dominé, mais non colonisé. Il en est de même pour la diffusion du français parmi les élites d’Amérique latine. En revanche, la situation est plus contrastée dans le domaine colonial proprement dit. La scolarisation des populations indigènes en Afrique du Nord et en Afrique noire ne correspond pas à ce que l’on aurait pu attendre de la IIIe République éducatrice. La IVe fera un effort remarquable, mais trop tardif. La culture française a été diffusée largement en fonction des niveaux de développement économique, bien souvent en bénéficiant d’une logique sociale de la distinction. Elle s’est posée en langue de culture par rapport à l’anglais, langue de l’utilité.

Si l’universalisme à la française n’a pas été à la hauteur de ses ambitions proclamées, il n’en reste pas moins qu’il a largement fonctionné pour les élites, qui ont eu le sentiment de pouvoir entrer dans la cité française sur un pied de relative égalité. Au moment des indépendances, elles ont repris le flambeau et ont mené une politique de modernisation/francophonisation bien plus intense qu’à l’époque coloniale.

Fardeau de l’homme blanc et mission civilisatrice ont été des projections d’un différentialisme et d’un universalisme suffisamment forts pour pouvoir susciter, après les indépendances, au-delà de l’usage des langues, des o constructions politico-culturelles comme le Common- wealth et la Francophonie. La Ve République commençante a magnifiquement soutenu ce mouvement par une « coopération de substitution » destinée à former les nouveaux cadres des pays indépendants.

Les deux projections ont rendu plus complexe la redéfinition des identités locales. Les groupes se définissent autant par eux-mêmes que par le regard des autres. Par nécessité de gouvernement, les coloniaux avaient identifié des groupes ethniques ou confessionnels qu’ils n’avaient pas inventés ex nihilo. Les logiques de la modernisation ont transformé ces groupes et fait émerger de nouveaux types de rassemblement. Si on traite l’Inde comme un tout, l’émergence d’un nationalisme indien est à la fois la prise au sérieux du discours des colonisateurs et sa contestation au nom du nationalisme. Mais alors qu’en est-il du clivage entre musulmans et hindous, qui tend à s’accentuer ? Quand la loyauté impériale s’effrite et que les allégeances politiques se déplacent, à quoi faut-il se rattacher ? Le nationalisme anticolonial prend de la virulence en coalisant à son profit tous les clivages identitaires (ethnies, communautés confessionnelles, nation nouvelle, appartenance de classe). En Afrique du Nord, les mouvements nationaux utilisent des référents de types divers : arabes, berbères, musulmans, non

musulmans, algériens, marocains, socialistes, etc. En mobilisant avec succès ces référents dans la lutte pour la libération, on crée les problèmes à venir pour les temps de l’indépendance.

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