La coexistence pacifique (1955-1962)

> > La coexistence pacifique (1955-1962) ; écrit le: 18 décembre 2012 par La rédaction

Les années 1955-1956 ne sonnent pas la fin du monde bipolaire né au lende-main de la Seconde Guerre mondiale. Elles ne sont pas non plus celles de la fin de la guerre froide. Mais cette période intermédiaire, qui fait passer le monde de la confrontation de deux blocs à la détente, est placée sous le signe de la coexistence pacifique. Celle-ci est à la fois un nouveau mode de relations Est-Ouest et une conséquence de « la naissance du Tiers Monde ». En effet, à la première phase de décolonisation asiatique succède une seconde vague surtout africaine. À Bandoeng, en 1955, en l’absence des grandes puissances, les Etats récemment décolonisés proclament leur volonté d’indépendance et de coexistence pacifique, et à Suez, en 1956, les deux grandes puissances coloniales européennes subissent un revers diplo¬matique face à un État du Proche-Orient.
Le Tiers Monde proclame plus ou moins pacifiquement son intention de ne plus être traité en objet de la politique internationale. Du coup, il complique et enrichit le jeu des rapports de force Est-Ouest. La compétition économique, la course aux armements et à l’espace se substituent peu à peu à la confrontation idéologique. L’opposition idéologique rend impossible une véritable paix. L’équilibre nucléaire rend improbable la guerre, selon la formule de Raymond Aron : « Paix impossible, guerre improbable ». Entre les deux blocs aussi, la coexistence pacifique triomphe, même si des crises violentes, comme celles qui affectent un ancien pôle de tension – Berlin – et un nouveau – Cuba – ponctuent la période. Même à l’intérieur des blocs, des lignes de rupture apparaissent, surtout dans le bloc oriental où, à la suite de la déstalinisation, des crises secouent la Pologne et la Hongrie et des fissures naissent dans l’alliance sino-soviétique. Dans le bloc occidental, ce sont les pays européens qui, sortis de la reconstruction, s’organisent peu à peu.

La deuxième phase de décolonisation:

À la faveur des mouvements d’émancipation, naît un ensemble de pays situés en Asie et en Afrique qui ont en commun d’être sous-développés et de connaître une importante croissance démographique : c’est le « Tiers Monde » «expression créée par Alfred Sauvy en 1952). Il prend conscience de son existence lors de la conférence de Bandoeng en avril 1955. Il remporte une victoire diplomatique à Suez. En l’espace de quatre ans, il devient multiple et transforme l’Organisation des Nations unies.
La compétition Est-Ouest se transporte hors d’Europe, où l’Union sovié¬tique exploite la volonté d’émancipation coloniale qui se répand dans le Tiers Monde. Certes, Khrouchtchev n’obtient pas que des succès : il essuie des revers au Congo et dans d’autres pays africains. Mais c’est de son règne que datent l’implantation soviétique au Proche-Orient et l’installation d’un régime communiste à Cuba.
Au Proche-Orient, la fourniture d’armes tchécoslovaques à l’Égypte crée une périlleuse situation de course aux armements que la nationalisation du canal de Suez transforme en occasion de conflit.
La reculade diplomatique franco-britannique ouvre les portes du Proche- Orient aux deux superpuissances qui ne vont plus cesser d’y mener une lutte d’influence, sans toutefois s’y affronter. Les pays non-alignés sont récupérés par la diplomatie soviétique, lors de la conférence de solidarité afro-asiatique au Caire (décembre 1957), et à F ONU, lors d’une tumultueuse session (1960), Khrouchtchev vilipende les Occidentaux.

Bandoeng et Suez:

C’est des pays asiatiques que vient l’initiative de la conférence de Bandoeng. Elle intervient dans une conjoncture particulière : la fin des guerres de Corée et d’Indochine et le règlement du contentieux sino-indien sur le Tibet par le traité du 29 avril 1954 qui donne de la Chine une image plus pacifique, tout en lui reconnaissant le contrôle sur le Tibet.
Cette conférence, qui se tient du 17 au 24 avril 1955 dans l’ancienne capitale de l’Indonésie, marque un tournant dans l’histoire de la décolonisation. Les initiateurs sont les chefs des gouvernements de Birmanie, de Ceylan, d’Inde, d’Indonésie et du Pakistan (groupe de Colombo) qui décident de convoquer en Indonésie une conférence de pays africains et asiatiques. Parmi les 24 gouvernements représentés, trois tendances s’affirment : une tendance pro-occidentale (Philippines, Japon, Sud-Viêt-nam, Laos, Thaïlande, Turquie, Pakistan, Ethiopie, Liban, Libye, Liberia, Irak, Iran), une tendance neutraliste (Afghanistan, Birmanie, Egypte, Inde, Indonésie, Syrie), une tendance communiste (Chine, Nord-Viêt-nam), les positions des autres Etats étant plus incertaines.

Aussi bien lu condamnation du colonialisme, principal theme de la conférence, est-elle la plus large possible le second thème de la conférence est la coexistence pacifique, que prêche Nehru en prenant comme base d’action le Punch Shila, ces cinq principes insérés par l’Inde et par la Chine clans le préambule de l’accord qu’elles ont conclu sur le Tibet, considéré en quelque sorte comme un modèle des relations internationales nouvelles : respect de l’intégrité territoriale et de la souveraineté ; non-agression ; non-ingérence dans les affaires intérieures ; réciprocité des avantages dans les contrats , coexistence pacifique.
Aux « cinq principes », le Premier ministre pakistanais, Mohammed Ali, oppose les « sept piliers de la paix », parmi lesquels le droit pour tout pays de se défendre seul ou collectivement, qui justifie l’appartenance du Pakistan a l’organisation du traité de l’Asie du Sud-Est (OTASE). La Chine populaire, en la personne du président du conseil chinois, Chou En-Lai, joue dans une grande mesure le médiateur entre l’Inde et le Pakistan, et elle apparaît comme une référence et un modèle pour le Tiers Monde en gestation.
Pour la première fois, une grande conférence a réuni des Etats du Tiers Monde, sans la participation des Etats européens, des Etats-Unis et de l’URSS. Le rendez-vous de l’afro-asiatisme coïncide en effet avec une nouvelle étape de l’émancipation coloniale. Confusément, se fait jour l’idée que les pays du Tiers Monde doivent rechercher une autre voie. La rencontre de Nasser, Tito et Nehru à Brioni (18-20 juillet 1956) permet de promouvoir le non-alignement. La traduction politique de cette idée consiste dans une politique de bascule entre les deux blocs, expérimentée en vraie grandeur au Proche-Orient.
Au Proche-Orient, le fait nouveau est le développement du nationalisme arabe qui coïncide avec la percée soviétique dans le Tiers Monde. Par une déclaration publiée le 16 avril 1955, les dirigeants soviétiques proclament leur refus d’accepter plus longtemps le monopole occidental dans cette région que le pacte de Bagdad vient encore de renforcer. Ce qui préface l’intervention active de l’URSS en Méditerranée. Or après l’élimination du général Neguib (mars 1954), le colonel Nasser se fait le champion du nationalisme arabe et du panarabisme. Il ne cache pas son intention d’anéantir Israël, avec lequel les Etats arabes se querellent en permanence depuis 1948. C’est dans cette perspective qu’il conclut avec la Tchécoslovaquie le 27 septembre 1955 un important contrat pour la fourniture d’armes tchèques et soviétiques : chasseurs, bombardiers à réaction et chars. Le monopole britannique du commerce des armes au Proche-Orient est ainsi brisé.
Nasser veut rendre son pays plus indépendant et obtient des Anglais l’évacuation totale de son pays, y compris du canal de Suez. Avec le Yougoslave Tito, libéré du conflit de Trieste, et l’Indien Nehru, il lance l’idée du non-engagement auquel la conférence de Bandoeng (1955) donne un contenu positif : la lutte pour la décolonisation. Il veut sortir son pays du sous-développement et espère obtenir des Etats-Unis le financement du barrage d’Assouan, destiné à assurer l’irrigation en Haute-Egypte et à produire de l’énergie électrique. Mais après avoir hésité, le secrétaire au Département d’État, Foster Dulles, refuse le 19 juillet 1956 toute aide financière à un pays décidément trop neutraliste, au moment précis de la conférence de Brioni (18-20 juillet).

   La riposte de Nasser est immédiate : le 26 juillet, il annonce la nationalisation du canal de Suez, propriété d’une compagnie où les intérêts français et britanniques sont majoritaires. Il s’agit d’un triple défi : défi à l’ancienne puissance colonisatrice britannique qui accepte mal la perte d’une des clés de son empire, défi à la France qui reproche à l’Egypte de soutenir la rébellion algérienne, défi à Israël auquel Nasser compte bien interdire le droit à ses navires d’emprunter le canal de Suez. Les trois puissances ont ainsi des intérêts convergents à mettre en échec le colonel Nasser. Pour les Français, la nationalisation est l’occasion d’éliminer l’homme qui – tels les dictateurs des années 1930 – entend bâtir un empire arabe et de mettre un terme à la rébellion algérienne. Pour les Anglais, il s’agit d’empêcher qu’un pays ne s’empare d’un point de passage vital pour leur nation et ne contrôle le canal de Suez. Pour les Israéliens, il s’agit de déjouer la menace mortelle qui pèse sur leurs approvisionnements et en réalité sur leur existence même en tant qu’État. Les négociations traînent. Une conférence internationale réunie à Londres (1er- 23 août 1956) n’aboutit pas à faire fléchir Nasser, non plus que la conférence des usagers à Londres (18-22 septembre) et le Conseil de sécurité à New York (5-15 octobre). Entre les Franco-Britanniques et les Égyptiens, l’épreuve de force se prépare, Moscou soutenant l’Egypte, Washington refusant d’envisager une solution de force en pleine période d’élection présidentielle. Une opération franco-britannique, mise au point à Sèvres le 22 octobre sous la direction du président du Conseil français, Guy Mollet, et du Premier ministre britannique, Anthony Eden, est finalement lancée – après bien des tergiversations – en coordination avec une attaque préventive israélienne. Les troupes égyptiennes perdent alors le contrôle du Sinaï et de la plus grande partie du canal de Suez. Mais, le 5 novembre, l’Union soviétique menace la France et la Grande-Bretagne de ses fusées atomiques. Les Etats-Unis, qui considèrent l’intervention comme un mauvais coup porté à l’Alliance atlantique et aux Nations unies, se désolidarisent de leurs Alliés et pèsent sur la livre sterling. Les pressions parviennent à faire céder Eden, puis Mollet. À l’Assemblée générale de l’ONU, la France et le Royaume-Uni sont condamnés. Les forces franco-britanniques sont stoppées sur leur lancée le 6 novembre à minuit. Les Anglo-Français évacuent leur tête de pont en décembre et les Israéliens, leurs conquêtes, au début de 1957. L’ONU interpose entre Israël et l’Égypte des unités internationales de Casques bleus, placées également à Charm-el-Cheikh, garantissant ainsi la liberté de navigation dans le détroit de Tiran.
La crise de Suez ruine l’influence traditionnelle de la France et de la Grande-Bretagne dans la région. Leur intervention militaire apparaît comme une volonté de sauvegarder leurs intérêts économiques et politiques, c’est- à-dire comme une évidente manifestation de colonialisme. Mais cette politique de la canonnière a lamentablement échoué. Du coup, elle démontre que les puissances moyennes n’ont plus de libelle d’action. Elles on étè « lâchées » par leurs alliés, ce qui déclenche une crise au sein de l’OTAN le colonel Nasser, qui a imposé la nationalisation du canal, sort victorieux de cette crise et devient le champion incontesté du nationalisme arabe et île la décolonisation. L’URSS se fait une image de défenseur des petites puissances contre l’impérialisme. Moscou apparaît ainsi comme le principal allié du monde arabe et enregistre une percée au Proche-Orient, où son prestige est confirmé auprès de l’opinion publique arabe. Son influence s’affirme non seulement en Egypte mais aussi en Syrie.

Les Etats-Unis, grâce à une attitude nuancée, réussissent à préserver leur image dans la région. Par leur appui à la dynastie hâchémite, ils font basculer la Jordanie du roi Hussein dans leur camp. Ils ne sont pas disposés à abandonner à l’Union soviétique le contrôle politique du Proche-Orient. La doctrine Eisenhower (5 janvier 1957), qui comporte une aide économique et une assistance militaire des Etats-Unis à tout pays du Proche-Orient soucieux de prévenir l’agression ou la subversion, est destinée à combler le vide au Proche-Orient. L’Union soviétique réplique à cette menace de paix par le plan Chepilov (11 février 1957) qui préconise la non-intégration des États proche- orientaux dans des blocs militaires, la liquidation des bases étrangères, etc.
L’effet le plus clair de l’affaire de Suez est l’élimination des influences française et anglaise de la région, où les deux superpuissances, appuyées l’une sur l’Égypte et la Syrie, l’autre sur le pacte de Bagdad, la Jordanie et l’Arabie Saoudite, se retrouvent face à face. Quant au canal de Suez, il est rendu inutilisable par les sabordages égyptiens, ce qui gêne énormément l’approvisionnement pétrolier de l’Europe, et il est désormais contrôlé par l’Egypte. La Syrie, dominée par le parti Baas, préconise l’unité du monde arabe, en commençant par une fusion avec l’Égypte qui se concrétise dans une République arabe unie (RAU) éphémère (1958-1961). À la suite du coup d’État des militaires irakiens qui abolissent la monarchie (14 juillet 1958), même l’Irak rompt avec le pacte de Bagdad, transformé alors en CENTO (Central Treaty Organisation). Afin de marquer un coup d’arrêt à l’expansion du communisme, Américains et Britanniques interviennent au Liban et en Jordanie pour réprimer l’agitation qui s’y développe (juillet 1958). Aux Nations unies, tous les pays de la Ligue arabe proposent une résolution aux termes de laquelle le Moyen-Orient doit être tenu à l’écart des querelles entre les grandes puissances (21 août 1958). En outre, c’est à partir de la conférence de Bandoeng et de la crise de Suez que se développe la deuxième phase de décolonisation qui se situe principalement en Afrique.

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