La déstabilisation de l'Amérique latine

Accueil » Histoire » La déstabilisation de l'Amérique latine écrit le: 23 décembre 2012 par admin

Coups d’État et guérillas marquent la période et font de l’Amérique latine une des régions les plus instables de la planète. Les causes de ces conflits sont déjà connues. La fragilité des structures économiques, les disparités sociales et la faiblesse des systèmes politiques facilitent l’extension des guérillas et la progression des courants marxistes. La domination nord-américaine est de plus en plus insupportable aux pays d’Amérique latine et en particulier d’Amérique centrale, qui expriment leur désir d’indépendance vis-à-vis de leur puissant voisin, dont la politique a d’ailleurs évolué.

,

L’influence du modèle cubain:

La période est donc marquée par de violents soubresauts dus à la lutte entre les mouvements révolutionnaires marxistes-léninistes et les régimes conservateurs, au moment où plusieurs îles ou territoires britanniques (Jamaïque,
Barbade, Bahamas, Grenade, Bermudes, Belize) et néerlandais (Surinam) accèdent à l’indépendance. Le développement économique s’accompagne de telles disparités sociales qu’il favorise la contagion révolutionnaire menée à partir de Cuba.
Non seulement Cuba est devenue la première démocratie populaire d’Amérique, mais elle ne cache pas sa volonté d’exporter sa révolution partout en Amérique latine. L’hostilité du gouvernement américain renforce la popularité de Cuba et fait de Fidel Castro un des héros de l’anti-impérialisme. Cuba soutient des mouvements d’émancipation en Afrique (Angola. Guinée-Bissau) et agit à la fois pour son propre compte de missionnaire de la révolution et pour le compte de Moscou. De 1975 à 1985, 200 000 Cubains participent aux combats en Angola et en Éthiopie. Malgré sa dépendance à l’égard de l’Union soviétique, son prestige est croissant dans le Tiers Monde, comme l’atteste la tenue à La Havane (3-9 septembre 1979) du sixième sommet des pays non alignés.

La crise du leadership américain:

Jusqu’à la fin des années 1970, les États-Unis veillent au maintien du statu quo politique dans l’hémisphère occidental. Certes, ce n’est plus une chasse gardée des États-Unis. Depuis 1962, ils tolèrent l’existence d’un régime communiste, allié de l’Union soviétique, dans leur sphère d’influence, mais partout ailleurs ils pratiquent une politique d’endiguement du communisme, conforme à leurs intérêts économiques et stratégiques. Ils désapprouvent l’expérience marxiste menée au Chili par Salvador Allemende, qui est renversé le 11 septembre 1973 par un complot à la tête duquel se trouve le général Pinochet. Ils apportent ainsi leur soutien à des dictatures et ils éliminent les dirigeants des États jugés dangereux pour leurs intérêts et pour la stabilité de la région.
La politique de Carter (1976-1980). L’attitude des États-Unis à l’égard de l’Amérique latine subit une profonde transformation sous la présidence de Jimmy Carter qui proclame son attachement aux Droits de l’homme et au principe de la souveraineté des nations. Ainsi, les États-Unis pratiquent une politique d’aide sélective envers les États latino-américains, réduisant l’appui militaire et financier aux dictatures du Chili et d’Argentine. Le traité sur le canal de Panama (16 juin 1978) accorde à la république de Panama la souveraineté progressive sur la voie d’eau transocéanique et doit supprimer à terme la zone du canal, territoire cédé par la république de Panama aux États-Unis en 1903. Ainsi disparaît une marque de l’impérialisme des États-Unis en Amérique latine.
Le bilan de l’application de la « doctrine Carter » reste cependant incertain. Les forces révolutionnaires, inspirées ou non par le castrisme, en profitent pour occuper le terrain. Elles s’emparent ainsi du pouvoir dans l’île de la Grenade, en mars 1979. Au Nicaragua, en juillet 1979, les guérilleros du Front sandiniste de libération chassent le président Anastasio Somoza. Le risque de contagion révolutionnaire et l’aide apportée par le nouveau régime aux maquis du Salvador et du Guatemala inquiètent les États-Unis qui, à partir de l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan en novembre 1980, réagissent par une aide militaire et financière aux États et aux forces contre-révolutionnaires et par un plan d’aide aux Caraïbes.
Le plan Reagan de février 1982 pour l’Amérique centrale (Initiative pour le bassin Caraïbe) vise à contenir la subversion en promouvant la démocratie, le dialogue, le développement et la défense. L’intervention dans l’île de la Grenade, en proie au désordre, le 25 octobre 1983, traduit la volonté du gouvernement Reagan de réaffirmer son autorité dans les Caraïbes. Mais le principal problème est celui du Nicaragua. Cette petite République, qui occupe une situation stratégique dans les Caraïbes, connaît en 1978 une crise aiguë due à la confrontation entre le Front sandiniste (du nom d’Augusto Sandino, 1895-1934, résistant nicaraguayen qui s’est opposé avec succès à une intervention américaine dans son pays en 1933) et la famille du président Somoza, qui règne sur le pays depuis plus de quarante ans. Lâché par les États-Unis, le général Somoza abandonne le pouvoir (17 juillet 1979) dans une atmosphère de guerre civile. L’aide américaine au Nicaragua dirigé par les sandinistes est suspendue et la guerre civile reprend en 1982, animée par les forces contre-révolutionnaires (Contras) soutenues par l’Amérique de Reagan qui s’inquiète de la présence de Cubains et de conseillers militaires soviétiques. Mais le Congrès rechigne à renouveler l’aide militaire aux Contras et le groupe de Contadora (Mexique, Venezuela, Colombie, Panama), créé en avril 1983, tente une médiation.
Dans leur volonté de maintenir une pas americana en Amérique latine, les États-Unis doivent tenir compte de la volonté d’indépendance des dirigeants latino-américains, de l’émergence de nouveaux acteurs comme le Mexique, le Brésil ou le Venezuela, ainsi que des réserves formulées à l’égard de leur poli¬tique par des dirigeants occidentaux (comme celles du président français, F. Mitterrand).
Cette « crise du leadership américain » sur l’Amérique latine se manifeste clairement lors de la guerre des Malouines, au printemps 1982. Il s’agit d’un conflit territorial entre la Grande-Bretagne qui occupe les îles Malouines (ou Falkland) depuis 1833 et l’Argentine qui récuse la souveraineté britannique et les revendique comme son propre territoire. Ce conflit potentiel dégénère en un affrontement aéronaval lorsque le président argentin Galtieri fait occuper par surprise, le 2 avril 1982, Port Stanley, la capitale des Malouines. La guerre tourne à l’avantage de la Grande-Bretagne, dirigée depuis 1979 par Margaret Thatcher, la « dame de fer », qui n’hésite pas à envoyer toute la marine anglaise à 11 000 km de Londres pour récupérer des îles où vivent seulement 1 600 personnes. Le 14 juin 1982, les forces britanniques reprennent Port Stanley.
D’un point de vue géopolitique, l’enjeu est peut-être le contrôle du détroit de Drake, c’est-à-dire l’itinéraire des sous-marins soviétiques entre l’océan Atlantique et l’océan Pacifique. Sur le plan politique, la crise des Malouines est mal venue pour l’Occident, qui affronte une contraduction fondamentale Les Etats-Unis doivent choisir entre deux types d’alliances, celle de I Atlantique-Nord et celle du continent américain. Le président Reagan prend le parti  de soutenir le Royaume-Uni, s’attirant ainsi le ressentiment de l’Argentine et de nombreux États latino-américains (l’Organisation des Etats américain’, reconnaît la souveraineté argentine sur les Malouines) et permettant aux Russes et aux Cubains de marquer des points dans la région. La défaite face au Royaume-Uni explique la chute du régime militaire et l’avènement d’un régime libéral en Argentine. Le président Raoul Alfonsin est élu président de la République et le nouveau régime entame des poursuites contre les militaires de l’ancienne junte. De façon générale d’ailleurs, la démocratie fait des progrès en Amérique latine. Le Venezuela et la Colombie, depuis 1958, le Pérou en 1978, la Bolivie en 1981, le Brésil, l’Argentine et l’Uruguay en 1984 passent de la dictature et du régime militaire à la démocratie tandis que, après la chute de Duvalier (février 1986), Haïti cherche son équilibre.

Nouveaux terrains d’affrontement et nouveaux enjeux:

Les ambitions soviétiques dans le Tiers Monde ont longtemps semblé se limiter à l’Asie et au Proche-Orient. A partir des années 1970, la présence et les intérêts soviétiques se sont considérablement diversifiés, dans l’océan Indien, dans les Caraïbes, dans l’océan Pacifique et en Afrique où la percée soviétique a été spectaculaire.

,

Le golfe Persique et l’océan Indien:

L’Asie du Sud-Ouest est une région vulnérable où les antagonismes religieux et les rivalités ethniques, les disparités sociales entretiennent un climat de tension permanente, illustré par- une forte instabilité politique (coups d’État au Pakistan, assassinats politiques en Inde). C’est aussi une région vitale pour l’Occident.
Depuis la crise pétrolière, les grandes puissances accordent une importance stratégique accrue au golfe Persique, zone essentielle de la production pétrolière, et aux routes de l’océan Indien. Par ailleurs, la « corne » de l’Afrique commande le débouché de la mer Rouge. Or l’Occident s’inquiète de la poussée soviétique qui s’exerce dans cette partie du monde à la faveur de la disparition de deux alliés dans le Tiers Monde. A la suite de la chute de l’empereur d’Éthiopie (12 septembre 1974), une junte militaire prend le pouvoir en 1977 et s’aligne sur le modèle soviétique. L’Éthiopie devient l’alliée privilégiée de l’URSS qui s’appuie également sur l’Inde (traité de 1971), l’Afghanistan (traité de 1978) et la république populaire du Yémen, ou Yémen du Sud (traité de 1984). La flotte soviétique dispose ainsi de nombreux points d’appui dans l’océan Indien. Afin de rééquilibrer le rapport des forces Est-Ouest en Asie méridionale, les États-Unis n’ont d’autre choix que d’offrir en 1981 leur aide économique et militaire au Pakistan, aide supprimée en 1979, et de renforcer leur base de Diego-Garcia (îlot de l’océan Indien loué à la Grande-Bretagne).
Née des frustrations d’une modernisation trop rapide, la révolution islamique qui, en 1978-1979 embrase l’Iran, puis abat le régime du Shah, aboutit à l’instauration d’une République islamique et bouleverse le paysage politique du golfe Persique. Sous l’impulsion de l’imam Khomeiny, rentré de son exil en France pour prendre la tête de la révolution iranienne (1 février 1979), le nouveau régime adopte dans tous les domaines le contre-pied de la politique pratiquée par le Shah, considéré par les États-Unis comme « le gendarme du Golfe », du temps de Mohammed Reza. L’Iran se replie sur lin même, réduisant de 50% ses ventes de pétrole, fermant ses frontières aux influences occidentales et prêchant la révolution intégriste dans tout le monde musulman. Le coup est dur pour l’Occident qui perd un de ses bastions avancés, directement sous influence de l’URSS par sa frontière avec celle-ci. La révolution iranienne, par le prosélytisme chiite, sous-tend, renforce et stimule les mouvements radicaux islamiques non seulement au Proche-Orient mais dans le monde entier, de l’Indonésie à l’Afrique noire, en passant par le Maghreb. Toutefois c’est d’abord dans le golfe Persique que l’Iran constitue un agent de déstabilisation, dont s’inquiète F État irakien laïque.
C’est sur ces entrefaites qu’éclate la guerre Iran-Irak. Le 22 septembre 1980, l’Irak décide d’attaquer l’Iran, en prétextant des incidents de frontière et en dénonçant le partage des eaux du Chott-El-Arab, conflit traditionnel entre deux pays que sépare une frontière de 1 500 km. Il s’agit de profiter des difficultés du nouveau régime de l’Iran pour reprendre ce que le Shah avait arraché à l’Irak par l’accord d’Alger du 6 mars 1975, qui divisait le Chott-El-Arab, voie d’eau formée par la réunion du Tigre et de l’Euphrate, en deux parties attribuées à chacun des riverains.
Le commandement irakien croit en une guerre éclair, en profitant de l’opportunité de la révolution islamique en Iran et de la faiblesse momentanée de l’armée iranienne. Aux attaques irakiennes (septembre 1980-mars 1982) succèdent les contre-offensives iraniennes (mars 1982-avril 1984). La guerre éclair se transforme en une guerre longue : l’Iran forte de 40 millions d’habitants ne s’effondre pas et l’Irak, dont la population est de 14 millions, s’affaiblit. L’instinct patriotique iranien et les slogans khomeinistes donnent à l’armée iranienne assez d’énergie pour mener des offensives contre l’Irak. Pendant les quatre années suivantes (avril 1984-août 1988), Irakiens et Iraniens bombardent tour à tour les villes de l’ennemi et attaquent les navires pétroliers, provoquant l’internationalisation du conflit. Et la guerre a des effets dans le monde arabe et au Proche-Orient. Elle révèle les dissensions inter arabes. Elle accélère les reclassements dans la région. L’Iran est soutenu par la Syrie et la Libye. L’Irak est appuyé par les gouvernements arabes modérés – dont l’Arabie Saoudite – effrayés des effets que pourrait avoir l’extension de la révolution iranienne. Le conflit a enfin des conséquences sur la scène internationale et il modifie les conditions de la compétition entre l’Est et l’Ouest..’enjeu de cette guerre, épuisante pour les deux protagonistes, devient le contrôle du détroit d’Orniuz, par où transite tout le pétrole de la région. Du coup, le golfe Persique est de plus en plus incertain et voit s’affronter l’intervention concurrente des Etats-Unis et de l’Union soviétique. Celle-ci opère d’abord un rapprochement avec l’Iran, puis renoue ses liens avec l’Irak. Les États occidentaux perdent tout contact avec l’Iran, au fur et à mesure de sa radicalisation politique et religieuse et de son soutien avéré aux preneurs d’otages et aux terroristes. Les États-Unis soutiennent l’Irak, mais ils fournissent secrètement des armes à l’Iran. Ils encouragent les États du golfe (Arabie Saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Bahreïn et Koweit) à s’unir au sein du Conseil de coopération du Golfe (26 mai 1981), afin de ne pas perdre le contrôle du golfe Persique et des considérables réserves de pétrole.

Les réactions face à l’intervention soviétique en Afghanistan:

L’événement le plus lourd de conséquences pour la paix mondiale est l’intervention de l’armée soviétique en Afghanistan à partir de décembre 1979. En 1978, ce pays archaïque et depuis toujours État-tampon entre la Russie et l’Inde, est en proie à un coup d’État militaire qui renverse la monarchie et met en place un gouvernement prosoviétique, dominé par Nur Muhammad Taraki, chef de l’aile dure du parti communiste afghan. Celui-ci est assassiné en septembre 1979 par les partisans du secrétaire du parti, Hafizullah Amin, que les Soviétiques considèrent comme incapable de faire face à la guérilla contre-révolutionnaire. La rébellion se généralise et se transforme en guerre civile. Aussi Moscou décide-t-il d’intervenir le 27 décembre 1979 en Afghanistan, engageant plusieurs dizaines de milliers d’hommes et un matériel considérable et mettant en place un nouveau gouvernement dirigé par Babrak Karmal. S’agit-il, pour Moscou, d’un abandon délibéré de la politique de détente ou d’un simple accroc à la coexistence ? Pourquoi cette attaque en force contre un État limitrophe au risque de ternir son image ? Est-ce pour défendre son glacis ou pour conquérir un avantage stratégique, au seuil du golfe Persique ?
Les Soviétiques présentent l’intervention comme une opération idéologique, justifiée par la « solidarité prolétarienne ». Il s’agit d’empêcher, conformément à la doctrine Brejnev, qu’un pays entré dans le camp socialiste en sorte. Mais c’est aussi un acte stratégique : il permet de prendre position à proximité du golfe Persique, au contact direct du Pakistan, allié des États- Unis, et de l’Iran, en pleine révolution.
Les Soviétiques n’ont probablement pas mesuré l’ampleur des réactions que leur intervention susciterait. L’Assemblée générale des Nations unies la condamne par 104 voix contre 18 et 18 abstentions. Les ministres des Affaires étrangères des pays islamiques, réunis en janvier 1980 à Islamabad (Pakistan), sont unanimes à dénoncer « l’agression contre le peuple afghan ». Les pays occidentaux perçoivent cette intervention comme une agression remettant en cause la détente, car sous le couvert de l’idéologie, l’Union soviétique exige le développement infini de son fameux glacis.
La riposte du président Carter, sous la Ion ne d’un embargo d’ailleurs partiel des ventes de céréales et des équipements de liante technologie a l’Union soviétique et du boycott des Jeux olympiques de Moscou de 1980, ne fait pas reculer les Soviétiques. En revanche, l’affaire d’Afghanistan a pour effet de secouer l’Amérique, longtemps inhibée par le syndrome vietnamien, et pèse dans le mouvement d’opinion qui aboutit à l’élection en novembre 1980 du républicain Ronald Reagan, réputé pour son antisoviétisme et son hostilité a la détente. Sur le terrain, la ténacité de la résistance afghane empêche l’année soviétique d’obtenir une solution militaire et l’amène en fait à une situation d’échec semblable à celle de la guerre du Viêt-nam.

← Article précédent: Les tensions en Asie du Sud-Est, en Amérique latine et au Proche-Orient Article suivant: Les relations internationales depuis 1945: L'Afrique


Laisser une réponse

Votre mail ne sera pas publié

Top articles de tout le site