Le XIXe siecle le renforcement de la différence des sexes : Penser l'infériorité féminine

Accueil » Histoire » Le XIXe siecle le renforcement de la différence des sexes : Penser l'infériorité féminine écrit le: 26 décembre 2012 par admin

La réaction philosophique :

La période napoléonienne (Consulat et Empire) et le long XIXe siècle (1815-1914) produisent des discours philosophiques favorables à la hiérarchie des sexes; ils travaillent en faveur de l’idéologie bourgeoise qui assigne à chaque sexe un rôle précis. Cette parole est dominante, les voix de femmes qui s’élèvent contre cette entreprise sont rares : Mme de Staël (1766-1817), les journalistes des quelques numéros de L’Athénée des dames (parus en 1808).

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La caricature de « Vantiféminisme » :

En 1801, un disciple de Rousseau, Sylvain Maréchal, l’un des rédacteurs du Manifeste des égaux de Babeuf ( 1796), fait paraître à Paris un Projet de loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes, réédité en 1853. Ce projet fictif se compose de 113 considérants et 82 articles ; s’il est à l’évidence une provocation, il est représentatif de l’état d’esprit de l’époque et s’insère dans les débats du moment : le Code civil est en préparation, la question de l’alphabétisation populaire, pensée certes au masculin, est posée.
Les considérants qui justifient les principes exposés dans le texte se fondent sur les deux concepts clés de la nature et de la raison. La différence des sexes est dite créée par la nature, elle a donc un sens, elle est un « chef- d’œuvre », comme toutes ses productions. Elle postule un usage différent de la raison selon les sexes.
Le domaine des femmes est le privé, l’article 55 précise que « les femmes continuent à renoncer au droit de cité dont elles ne sauraient remplir les devoirs ». C’est ne leur reconnaître qu’un usage pratique de la raison.
Cet écrit inaugure une anthologie de textes misogynes qui déprécient tout au long du siècle les femmes, dans une unanimité qui lie vaudeville, caricatures et chansons grivoises à la poésie, la philosophie et la science.

La Restauration familialiste (1815-1830) :

Les traditionalistes, en restaurant la monarchie, retrouvent aussi la figure du roi-père et souhaitent pareille organisation au sein de la famille. La politique d’alliance du trône et de l’autel revitalise la morale catholique et ses préceptes en matière de famille et de rôles des sexes.
Selon le philosophe Louis de Bonald (1754-1840), la France doit mettre fin aux doctrines révolutionnaires, rétablir la religion, la sûreté du trône, le bonheur de la nation et le bon ordre des familles. La hiérarchie entre les sexes est donc au cœur de l’organisation de la cité. A l’évidence cette construction liée au genre est présentée une fois de plus comme naturelle. Cette hiérarchie dite naturelle soumet la femme à l’homme et impose la sexuation des rôles : la lemme est destinée à l’utilité domestique et son ascendance sur les affaires publiques depuis le XVIe siècle explique aux yeux du penseur de la Restauration la décadence de l’État. Aussi l’éducation donnée à chaque sexe doit-elle correspondre à ce que la nature ordonne. La cible principale de Bonald est le divorce, dont il veut la suppression.
Joseph de Maistre (1753-1821) voit aussi dans le renforcement de la famille traditionnelle un moyen de retourner à l’ordre naturel – c’est-à-dire théocratique – avec lequel la Révolution, jugée satanique, a rompu. Dans ce concert, la science n’est pas en reste.

La parole scientifique, vecteur de l’idéologie bourgeoise :

Le développement de la médecine au XIXe siècle, sa scientificité reconnue, donnent à la parole médicale force de loi. Les médecins tirent de leur savoir un réel pouvoir, d’autant plus que leur présence se banalise; ainsi pénètre peu a peu dans l’intimité des foyers le médecin de famille, si bien nommé.

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La réaffirmation de la faiblesse féminine :

Les médecins reprennent les théories de leurs prédécesseurs ; ils les précisent et contribuent à la mise en place de stéréotypes. Ils se posent en moralistes, liant étroitement le physique et le moral (Rapports du physique et du moral de l’homme, du Dr Cabanis, 1803).
Julien-Joseph Virey montre dans De la femme sous ses rapports physiologique, moral et littéraire (1823) une femme, toujours proche de l’enfant, vouée à la procréation, que la culture et la civilisation détériorent quand elles bonifient l’homme. L’ensemble de ces productions dessine la Femme; au physique, elle se caractérise par sa faiblesse, celle de son squelette, mais aussi celle de son cerveau qui, à en croire le docteur Moreau de la Sarthe (Histoire naturelle de la femme, 3 vol., 1803), l’empêche d’avoir des vues amples. Sans cesse comparée à un mammifère, la femme est vouée à la maternité, comme le prouve le rythme de son corps. Éternelle malade de par sa physiologie, la femme l’est plus encore si elle ne se marie pas ; elle encourt alors le risque de tomber dans des comportements qui hésitent entre la maladie et le vice : masturbation, érotomanie, nymphomanie. Être célibataire signifie ne pas être femme : le Dictionnaire des sciences médicales, édité de 1812 à 1822 par Panckouke et ainsi communément appelé, rédigé par toutes les sommités de l’époque, n’hésite pas à affirmer que la femme n’est pas « en état d’exister par elle-même, elle se voit contrainte de fortifier sa propre existence de celle des êtres environnants ».
L’acte d’amour se confondant avec la procréation, le plaisir féminin est désormais nié. Le physique détermine les caractères moraux de la femme : sa faiblesse nerveuse est contraire à la réflexion, à la concentration, au génie; la femme est, par nature, frivole, versatile, crédule ; elle est, de ce fait, dévote et superstitieuse.
Ces définitions de la femme sont confirmées, et donc confortées, par les aliénistes.

La femme, une folle en puissance :

Au début du XIXe siècle naît l’aliénisme, qui connaît son âge d’or entre 1838 et 1860. Ses fondateurs (Pinel, 1745-1826, Esquirol) en viennent rapidement à différencier une folie masculine et une folie féminine. Si la folie masculine apparaît conjoncturelle, conséquence d’excès de boisson, de déboires professionnels, la folie féminine est, elle, chevillée à la nature même de la malade. Elle est folle parce qu’elle est femme : sous la domination de son sexe, la femme est en équilibre instable; puberté, menstruations, grossesses, ménopause sont autant de moments à haut risque; l’utérus baladeur, capable d’émigrer jusqu’au cerveau, est le grand responsable de l’aliénation féminine dont l’hystérie serait une spécificité. Les femmes internées souffrent en réalité de lypémanie, aliénation caractérisée par l’abattement et le manque de tout désir. Les travaux de Jean-Martin Charcot (1825-1893), qui pourtant estime que l’hystérie peut aussi être masculine, contribuent, par la théâtralisation des femmes malades et de leurs crises, à inscrire dans l’imaginaire l’hystérie comme inhérente à la nature féminine. Il faut donc entourer la femme de garde-fous, l’éloigner de tout facteur aggravant, tels la lecture, le travail intellectuel et, par extension, l’activité politique.
Les médecins théorisent donc l’infériorité féminine, la posent comme une vérité scientifique, elle est ainsi inattaquable.

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