Le XVIIe siècle : les guerres commerciales

> > Le XVIIe siècle : les guerres commerciales ; écrit le: 15 mai 2012 par La rédaction

Aucun événement méditerranéen notoire n’a marqué le XVIIe siècle, noyé entre l’expansion ottomane du XVIe et la révolution industrielle européenne du XVIIIe. Epoque trouble peuplée de pirates, de consuls sans attaches et de convertis à l’identité incertaine, le XVIIe siècle a peu intéressé les historiens, plus attachés à la notion d’Etat. Tout au long de cette période, aucune puissance ne parvint à maîtriser la mer. Les cités-Etats d’Italie n’étaient plus que l’ombre d’elles-mêmes. La marine marchande vénitienne avait perdu la moitié de sa flotte entre 1550 et 1590. La France, du fait de troubles internes, n’était pas encore en mesure de se substituer à l’Italie. Dans son étude sur le négoce à Marseille, Paul Masson décrit le XVIIesiècle comme une succession de crises qui menaçaient constamment les marchands français. En effet, estimée à sept millions de livres en 1648, leur activité dans les ports levantins ne pesait plus que deux et demi à trois millions de livres en 1660. Elle ne connut d’embellie qu’en 1685.

L’Angleterre et la Hollande étaient certes des puissances maritimes de premier ordre mais leur présence, du moins dans l’est de l’Italie, fut éphémère. Ainsi, à la fin des années 1630, le bailo vénitien observa que « rares étaient les navires qui venaient de Hollande jusqu’à Constantinople et cette cité ne comptait que deux demeures de marchands hollandais ». Les Ottomans luttaient pour maintenir un minimum de discipline sur les principales voies maritimes, à l’instar de celle reliant Le Caire et Istanbul. De ce fait, le bassin méditerranéen était beaucoup plus hétéroclite et fragmenté qu’il ne l’avait été depuis le XIVe siècle. Pendant ce temps, un bouleversement historique couvait. Certains dirigeants européens, et notamment les rois de France, luttaient pour imposer le concept d’État-nation à une région cosmopolite jusque-là attachée à une identité religieuse et à l’appartenance à un empire. Toutefois, durant la première moitié du siècle, l’Europe avait sombré dans la misère de la guerre de Trente ans. Les pirates qui écumaient les mers acquirent une certaine suprématie suite à la trêve conclue par les Ottomans et les Espagnols, qui s’étaient sans cesse affrontés pendant tout le XVIe siècle. Les deux rivaux tournèrent chacun son attention vers de nouveaux pôles, les premiers vers l’est et les seconds vers le Nouveau Monde, laissant la voie libre aux pirates.

Le littoral nord-africain était le foyer de corsaires musulmans tandis que la petite île de Malte abritait les pires prédateurs chrétiens, les chevaliers hospitaliers de Saint-Jean, venus de l’île de Rhodes et de Jérusalem. Alger était la ville nord-africaine la plus puissante. Dans les aimées 1620, elle disposait de près d’une centaine de vaisseaux armés et de huit galères. Les chevaliers de Malte, ainsi que d’autres pirates chrétiens moins connus, à. l’instar des chevaliers de Santo Stefano de Pise, concentrèrent leur activité en Méditerranée orientale, région où ils ne s’aventurèrent qu’au lendemain de la bataille de Lépante (1571). Ils y essaimèrent et se repurent du riche commerce ottoman pendant un bon siècle. Leurs proie préférées étaient les nombreux vaisseaux qui reliaient régulièrement l’Egypte à Istanbul. En 1644, des pirates maltais s’attaquèrent, non loin de la Crète, à un navire à destination de l’Egypte. Plusieurs hauts fonctionnaires ottomans, dont le chef du harem, se trouvaient à son bord.

Les corsaires firent beaucoup de victimes et se partagèrent un trésor d’envergure. Cet incident, vécu comme un outrage, convainquit Istanbul d’arracher la Crète à Venise. Les Ottomans étaient persuadés que la Sérénissime avait abandonné l’île aux chevaliers de Malte, accusation pourtant vigoureusement niée. La conjoncture internationale se prêtait à cette conquête, mais la prise de l’île eut peu d’effet sur la sécurité de l’est méditerranéen. Dès 1669, une flotte menée par un certain Gabriel de Téméricourt captura un énorme galion et d’autres vaisseaux en route vers la Sublime Porte.

Les navires des régences nord-africaines, Tripoli, Alger et dans une moindre mesure Tunis, opéraient davantage en Méditerranée occidentale et dans l’Atlantique. Leur montée en puissance au début du XVIe siècle fut indissociable de la confrontation des Ottomans avec l’Espagne. Elle persista après que les sultans se furent retirés du combat. La guerre prolongée entre l’Angleterre et l’Espagne à la fin du XVIe siècle leur offrit une autre aubaine, Londres se servant des ports africains comme bases pour attaquer ses ennemis. C’est au cours de ce conflit que les aventuriers d’outre-Manche mirent le cap sur la côte nord- africaine dont les villes s’internationalisèrent davantage. En 1609, le consul anglais d’Alger enregistra l’arrivée d’un grand vaisseau construit à Lübeck, dont l’équipage était composé de marins turcs, anglais et hollandais. Les pirates anglais progressèrent petit à petit vers l’est et s’attaquèrent à leur tour aux convois vénitiens. Ces pillages finirent par avoir raison de la position de choix dont jouissait la Sérénissime dans le Levant. « Ces satanés Anglais qui voguent dans ses eaux à leur guise, volant et pillant, ne permettent même plus à un céréalier d’accoster », rapportait, fulminant, un fonctionnaire vénitien installé en Crète en 1604.

Au fil des années, les côtes nord-africaines furent de plus en plus briguées par les pirates barbares. En effet, un nombre croissant de vaisseaux anglais et hollandais traversaient le détroit de Gibraltar. Ces grands navires, ainsi qu’une pléthore de bateaux français plus modestes, constituaient des cibles très tentantes. D’ailleurs, le pillage des navires européens reste l’un des faits les plus marquants du XVIIe siècle. Malgré la profusion des corsaires qui, des deux côtés, justifiaient leurs attaques par des motifs religieux, il serait erroné d’assimiler leurs assauts à une lutte opposant chrétiens et musulmans comme lors des batailles que se livrèrent Ottomans et Espagnols au XVIe siècle. Il arrivait que des pirates chrétiens s’attaquent à des navires européens — le sac concerté de Venise en est une preuve irréfutable — et la vente de sauf-conduits (qui protégeaient leurs détenteurs des corsaires) transcendait les religions. Les Nord-Africains en proposaient aux marchands maltais. D’ailleurs, le négociant français d’Arvieux parlait en ces termes de la Tunisie de la seconde moitié du XVIIesiècle : « Les ports de ce royaume sont ouverts à tout le monde… même aux Maltais, et les  irréconciliables ennemis des Tunisiens et de tous les peuples de Barbarie viennent ici, leur pavillon déployé. »

En 1647, suite à la pression des prélats catholiques de la Terre sainte, les chevaliers de Malte défendirent aux navires maltais d’approcher la côte palestinienne. D’abord limitée à dix miles, cette zone interdite fut étendue à cinquante miles en 1697. En 1679, Louis XIV émit un ordre prohibant aux sujets français de servir dans les vaisseaux corsaires maltais du Levant. Il exerça une lourde pression sur les chevaliers pour qu’ils retirent leurs bâtiments de la Méditerranée orientale. Diverses menaces furent brandies, et notamment la confiscation de toutes les possessions de l’ordre en France. Les efforts combinés de la papauté et du gouvernement français parvinrent à mettre un terme à la piraterie catholique dans la partie orientale du bassin. En effet, bien qu’il fallût attendre les années 1740 pour que le grand maître de l’ordre déclare que les corsaires ne seraient plus autorisés dans le Levant, leurs activités au cours des vingt années précédentes n’étaient déjà plus que dérisoires. Il est intéressant de noter que ce sont deux puissances chrétiennes, et non la marine ottomane, qui soumirent les derniers croisés essaimant encore en Méditerranée orientale. Quelles étaient leurs motivations ?

Les raisons de la papauté sont évidentes. Elle voulait asseoir son rôle de protecteur des chrétiens du Proche-Orient. Rome cherchait également à discipliner les chevaliers de Saint-Jean qui, après tout, constituaient un ordre papal rebelle au Vatican. Les monarques français caressaient d’autres ambitions. Vers les années 1660, le pays était de nouveau en paix et Jean-Baptiste Colbert, ministre du roi, s’évertuait à dynamiser le commerce français en Méditerranée.

Effort qui se traduisit tout d’abord par une reprise des transactions avec l’Empire ottoman. Or, les chevaliers de Saint-Jean les entravaient. Ces derniers, fidèles à leur idéologie de croisés, s’étaient arrogé le droit de perturber les relations commerciales entre chrétiens et musulmans, même lorsque les vaisseaux en question appartenaient à Sa Majesté chrétienne. Ce qui était inacceptable à l’époque de l’expansion commerciale française. La pression exercée sur les chevaliers de Malte n’était qu’une mesure parmi tant d’autres de la monarchie française, qui s’efforçait de restructurer le commerce méditerranéen de manière à ce qu’il serve l’Etat, plutôt que divers individus à l’identité et à l’allégeance incertaines.

Au cours des vingt-cinq dernières années du siècle, les corsaires d’Afrique du Nord et de Malte n’étaient plus autorisés à arrêter et inspecter les vaisseaux français en quête de cargaisons ou de passagers non admis par la loi du corso. Parallèlement, l’Ètat avait renforcé son contrôle sur les consulats français en territoires méditerranéens. Louis XIV chercha à défaire les liens de mariage, de propriété et de religion qui s’étaient tissés entre les Français et les locaux. Une telle politique allait de pair avec l’édification de la nation. En attestent les remarques de l’émissaire du monarque, Pitton de Tournefort, qui visita la colonie française de l’île égéenne de Sikinos en 1700 : « Il n’y a pas plus pénible châtiment pour un ancien pêcheur que de se marier en Grèce, où les femmes épousées sont généralement sans vertu et ne possèdent pas le moindre bien ; et pourtant ils sont nombreux à convoler en justes noces malgré la vive interdiction du roi qui, en l’honneur de la nation, a très sagement ordonné qu’aucun de ses sujets ne soit autorisé à se marier dans le Levant sans la permission de l’ambassadeur du roi ou de l’un de ses agents. »

L’État ne se contentait donc pas de protéger le commerce en Méditerranée. La discipline imposée aux deux grandes villes pirates, La Valette et Alger, se traduisit par une mer plus sécurisée au XVIIIe siècle. Elle eut aussi un autre effet : la disparition de sociétés multiethniques, qui se définissaient par leur religion, et l’émergence de communautés commerçantes privilégiant le lien national.

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