Les rivaux : la France et l’Angleterre

> > Les rivaux : la France et l’Angleterre ; écrit le: 15 mai 2012 par La rédaction modifié le 10 mai 2019

En 1768, le gouvernement français acheta la Corse aux Génois. La majorité de la population de l’île entra en rébellion et résista au nouvel occupant. Au départ, la détermination des insulaires, leur connaissance du terrain et leurs qualités combatives, face à l’assurance excessive et à la mauvaise planification des Français, leur valurent des victoires. Toutefois, en 1769-1770, l’arrivée de nouvelles forces françaises et l’adoption d’une meilleure tactique ainsi que le recours à la dévastation, à la terreur et à la construction de routes, changèrent la donne. La Corse, qui ne reçut aucun soutien étranger, fut rattachée à la France, faisant de Napoléon Bonaparte, né en 1769, un sujet français. Cette conquête fut notamment critiquée par Voltaire et Rousseau, qui estimaient que le gouvernement devait se concentrer sur les problèmes internes plutôt que se livrer à des aventures à l’extérieur de ses frontières. Toutefois, l’administration française mit au point un plan pour le développement économique et social de l’île.

La volonté de préserver  l’Empire ottoman reflète les changements intervenus dans le monde. La Grande-Bretagne constitua un sujet de préoccupation majeur à la fin du XVIIIe siècle. La peur d’une probable expansion russe vers la Méditerranée mena en 1791 à la crise d’Ochakov, au cours de laquelle Londres faillit entrer en guerre contre la Russie et envisagea, pour la première fois, l’envoi d’une flotte en mer Noire. La tension entraîna le déploiement d’observateurs militaires britanniques, qui avancèrent la nécessité d’une réforme de fond du système ottoman. George Koehler, un Allemand appartenant à l’artillerie britannique, passa six mois à Istanbul entre 1791 et 1792 en vue de dresser un état des lieux. Il conclut qu’un nouvel arsenal ne suffirait pas. Il convenait plutôt de susciter, entre autres, « une révolution complète du gouvernement, des finances, des arts mécaniques. […] L’indifférence qui prévaut dans chaque ministère, à la fois civile et militaire, précisait-il, est probablement la plus grande entrave au progrès. » En 1793, George Monro ajouta : « Il me semble qu’il est quasiment impossible pour les Ottomans de conserver la partie occidentale de la Turquie sans l’assistance de certaines puissances européennes. A moins qu’ils ne réforment radicalement chaque ministère, ce qui suppose une refonte totale de la constitution ottomane. »

De tels commentaires reflètent la nouvelle attitude à l’égard des civilisations orientales : la peur et le respect qu’elles inspiraient au XVIe siècle avaient cédé la place au mépris et à un sentiment de supériorité ignorant les forces inhérentes aux autres cultures. Ils présagent également la grande crise que connut le monde méditerranéen en 1797-1799. En 1797, Venise, phare de la culture et du commerce méditerranéens durant le millénaire précédent, perdit son indépendance. La Révolution française, qui transforma l’équilibre des pouvoirs en Europe, permit la montée en puissance de Napoléon, d’abord général de la République, puis Premier consul (1799) et finalement empereur (1804). La politique française visait à exporter l’idéologie de la Révolution et à étendre l’influence française tant au nord de l’Europe qu’en Méditerranée. Fort de ses victoires sur les forces sardes et autrichiennes au nord de l’Italie, Napoléon s’arrêta à cent douze kilomètres de Vienne. Le traité de Campo Formio (1797) obligea les Autrichiens à accepter un nouveau partage de l’Italie. Il cédait à la France les îles Ioniennes, l’Albanie vénitienne, Mantoue, et plaçait de larges territoires au nord du pays sous l’autorité d’un Etat allié à la France, la République cisalpine. Venise et sa région furent concédées à l’Autriche.

Mais cette situation ne perdura pas. Après la bataille d’Austerlitz en 1805, au cours de laquelle Napoléon écrasa les forces autrichiennes et russes, Venise, la Vénétie et la Dalmatie vénitienne vinrent grossir ses possessions. Le destin de la Méditerranée se décidait bien loin de ses rivages. Devenu roi d’Italie en 1805, Napoléon s’était ceint de la couronne de Lombardie. En 1808, ce territoire s élargit avec l’annexion de la région d’Ancône tandis qu’en 1807 la France s emparait de la Toscane, puis des territoires pontificaux et de la Dalmatie autrichienne (Trieste, Fiume et la Croatie) en 1809. L’empereur ne se contenta pas de conquérir Venise, il s’empara également de ses chefs-d’œuvre, qu’d transféra en France, menant une stratégie de pillage culturel. Cette politique fut ensuite appliquée à l’ensemble de la péninsule dès 1796.

Le rêve napoléonien

Après avoir conquis le nord de l’Italie en 1797, Napoléon envisagea l’invasion de la Grande-Bretagne mais se ravisa et décida qu’il était plus réaliste de jeter son dévolu sur l’Egypte. Par .cette expédition, il voulait consolider son statut de stratège militaire et permettre à la France de défier la Grande-Bretagne en Inde. Décidée en 1798, cette campagne fut une initiative personnelle de Napoléon. Elle révéla une absence totale de capacité de jugement, faculté cruciale pour le succès d’une telle opération. Il supposa que les Ottomans, les suzerains impériaux d’une Egypte en réalité autonome, se laisseraient intimider ou corrompre, et accepteraient l’intervention française. Mais celle-ci, précédée par une série de provocations, sous-estima les capacités militaires de la Sublime Porte.

Les derniers Français ayant foulé l’Egypte étaient des croisés. Et, comme de leur temps, il aurait fallu appréhender cette invasion autant en termes psychologiques que rationnels. La folie des grandeurs de Napoléon et sa vision d’un Orient supposé servir ses ambitions apparaissent clairement dans ses souvenirs : « J’étais rempli de rêves… Je me suis vu fonder une religion, conquérir l’Asie; chevauchant à dos d’éléphant, un turban autour de la tête et à la main un nouveau Coran que j’aurais écrit pour satisfaire mes besoins. J’aurais exploité à titre personnel le théâtre de l’Histoire, attaquant la puissance anglaise en Inde et, grâce à cette conquête, renouant avec la vieille Europe. Les moments passés en Egypte furent les plus beaux de ma vie, car ils tendaient vers un idéal grandiose. »

S’étant emparé sans difficulté de la vulnérable île de Malte, l’armée de Napoléon arriva en Egypte le Ierjuillet 1798. Après avoir pris Alexandrie, ses troupes écrasèrent minime. Confrontés à la puissance navale britannique, les Français ne faisaient pas le poids. Napoléon regagna la France et abandonna ses hommes en Egypte, où ils furent écrasés par les troupes britanniques en 1801.

Profitant de sa suprématie maritime en Méditerranée, Londres prit Minorque en 1798, bloqua le golfe de Naples en 1799 et occupa Malte en 1800. La Méditerranée fit dès lors figure de ligne de front dans un système d’alliances opposant deux empires, comme lors des deux guerres mondiales. A l’inverse de Rome et de Carthage, les deux puissances qui s’affrontaient n’étaient pas méditerranéennes. Depuis leurs capitales continentales, des stratèges regardaient la région à travers le prisme géopolitique et l’utilisait pour assouvir leurs ambitions. Voilà pourquoi la France envahit l’Espagne en 1808 et pourquoi eut lieu une contre-intervention britannique qui conduisit les deux puissances à se battre dans le sud de l’Italie et dans l’Adriatique. Une force britannique débarqua en Calabre en juillet 1806 et attaqua les Français qui avaient envahi le royaume de Naples après Austerlitz. Ce fut la première des deux incursions britanniques en territoire italien — l’autre aurait lieu pendant la Seconde Guerre mondiale. Aux yeux des soldats britanniques qui écrasèrent les Français à Maida, en Calabre, en 1806, cette région devait paraître aussi éloignée que la Grande-Bretagne pour les légionnaires romains.

Il serait erroné de suggérer que toutes les rivalités et tensions peuvent être interprétées au gré des luttes anglo-françaises, ou que ces empires influents auraient pu intimider d’autres puissances. En 1807, Londres reçut une belle leçon en Egypte.

Six ans plus tôt, une armée britannique, d’abord commandée par Sir Ralph Abercromby, écrasa les Français et les obligea à capituler. La même année, les Britanniques s’aperçurent des dangers qu’il y avait à persévérer malgré la méconnaissance des forces hostiles locales. Afin d’éviter l’intervention française lorsque Londres s’opposa aux Ottomans, six mille hommes furent chargés d’assiéger Alexandrie. La ville tomba rapidement mais des informations erronées sur le besoin d’étendre la zone de contrôle afin de garantir l’approvisionnement conduisirent à l’échec de la prise de Rosette, point crucial dans le commerce sur le Nil. Le centre de la colonne fut attaqué de tous côtés par des tireurs embusqués dans les ruelles étroites et sur les toits. Une seconde tentative fut tout aussi malheureuse. Les Egyptiens bloquèrent alors la route terrestre menant à Alexandrie et les Britanniques n’eurent plus qu’à se retirer.

La même année, la puissance navale britannique prit conscience de ses limites lorsque le vice-amiral Sir John Duckworth se heurta à la défense califale. Il traversa le détroit des Dardanelles le 19 février 1807, repoussant les bombardements des forts côtiers et détruisant une escadre ottomane, mais Istanbul ne se laissa pas intimider. Le 3 mars, lorsque Duckworth retraversa le détroit, il essuya les feux roulants des canons ottomans, qui tiraient des boulets de 363 kilos : l’un d’entre eux emporta la roue du gouvernail du Canopus.

Plus à l’ouest, une résistance tenace à la brutale occupation française en Calabre et en Espagne démontra la détermination des peuples méditerranéens à se battre même là où l’État s’était effondré. Les Français durent engager quarante-huit mille hommes pour mater la révolte qui agita la Calabre en 1806, tandis que leurs efforts déployés en Espagne en 1808-1813, bien que plus importants, se révélèrent vains.

Dès lors, la marine britannique mit toute la Méditerranée à portée de Londres. Par exemple, en 1812-1814, une escadre commandée par le vice-amiral Thomas Freemantle chassa les Français de la côte dalmate, ce qui contribua à la prise de Fiume en 1813 et de Trieste en 1814. La même année, le capitaine William Hoste établit des batteries sur des positions contrôlant Cattaro et Raguse et força leurs garnisons à se rendre.

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