Méditerranée : La résurgence de l’islam : de 1500 à 1700

> > Méditerranée : La résurgence de l’islam : de 1500 à 1700 ; écrit le: 15 mai 2012 par La rédaction

 Les cités méditerranéennes s’étaient révélées vitales à l’édification de l’Empire romain et à la propagation de la nouvelle foi chrétienne. Au VIIe siècle, un petit groupe de guerriers à l’identité incertaine émergea à grand bruit de la péninsule Arabique pour se lancer dans une série de conquêtes éclair. Les Arabes arrachèrent la rive du sud de la Méditerranée et ses villes les plus anciennes, dont Jérusalem, Alexandrie et Carthage, à la chrétienté romaine. Dès lors, les musulmans et les chrétiens s’affrontèrent en divers lieux, et les historiens ne cessent de débattre des conséquences de ce clivage. L’historien belge Henri Pirenne constitue l’une des références en la matière. Cet auteur, dont les écrits remontent à la première moitié du XXe siècle, consacra sa vie à l’étude de la période comprise entre l’Antiquité et le Moyen Age. Bien qu’il s’intéressât à l’Europe, ses recherches eurent un impact certain sur l’histoire de l’islam. Pirenne avançait que ce sont les invasions islamiques, et non la chute de Rome, qui ébranlèrent l’unité du bassin méditerranéen. Il estime que les échanges internationaux cessèrent parce que les Arabes interdirent l’accès à la partie occidentale du bassin. Cette thèse suscita bien des débats mais resta en vogue parmi d’éminents médiévistes et arabistes, même après le décès de Pirenne en 1935. Aujourd’hui, les historiens admettent généralement que les Arabes n’ont même jamais eu l’intention de fermer la Méditerranée au négoce avec l’Occident.

Une seconde poussée islamique

Près d’un millénaire après la conquête arabe, un nouveau pouvoir musulman s’affirma sur les rivages de la Méditerranée. Une fois de plus, il s’ancra dans une ville traditionnellement chrétienne. Constantinople. Ces nouvelles victoires étaient le fait de Turcs venus par vagues des steppes d’Asie centrale. La prise de la capitale de l’empire byzantin marqua l’apogée d’une progression vers l’ouest, entamée au moins trois siècles plus tôt. Les guerriers turcs qui prirent la capitale chrétienne constituaient la dynastie ottomane. Elle érigea un empire qui perdura six siècles. Mis à part au sein d’un petit groupe de spécialistes, cette seconde poussée islamique n’a guère suscité l’intérêt, bien que la prise.de la capitale de la chrétienté par des infidèles constituât un choc. Ce manque de curiosité tient probablement au fait que les historiens européens qui étudient le XVesiècle anticipent l’éloignement du centre de gravité de l’histoire européenne des rives de la Grande Bleue. La conquête du Nouveau Monde, intervenue juste après la victoire des Ottomans à Constantinople, a éclipsé la seconde avancée musulmane en Méditerranée. Les événements qui se déroulaient dans le bassin n’étaient pas perçus comme essentiels pour l’historiographie occidentale. Aussi est-ce l’année 1492 et non 1453 qui est gravée dans les mémoires.

domination musulmane  sur les territoires méditerranées

Néanmoins, les Ottomans ne furent pas ignorés, mais on leur accorda une attention relative qui généra bien des clichés. D’où l’idée que l’avènement des Ottomans s’est traduit par l’érection d’un « rideau de fer » en Méditerranée, que les Occidentaux ne franchissaient pas et au-delà duquel les musulmans aussi hésitaient à s’aventurer. En 1968, le grand médiéviste Shlomo Goitein écrivait : « L’unité du monde méditerranéen ne se brisa que lorsque les pays islamiques furent envahis par des tribus étrangères, venues essentiellement d’Asie centrale et du Caucase, qui ne partageaient pas cette tradition. […] Les Turcs, poursuivait- il, venaient du fin fond de l’Asie [et n’avaient] aucune attirance pour la mer… C’étaient plus des guerriers que des marins. » Les Ottomans fermèrent la route terrestre de la soie qui avait servi autrefois aux caravanes d’épices qui traversaient les déserts d’Arabie jusqu’aux ports du Levant. De telles affirmations sont d’autant plus spécieuses que les Ottomans, tout comme les Vénitiens, s’efforcèrent d’éviter le déroutage du commerce des épices. Selon George Kennan, leur présence dans les Balkans « s’est traduite par l’implantation dans les confins sud- est du continent européen d’une enclave non européenne ».

Les Ottomans restaurèrent la tradition autant qu’ils rompirent avec elle. Il est vrai que leur extraordinaire avancée entraîna de longues périodes de guerre avec les puissances occidentales, notamment Venise et l’Espagne habsbourgeoise, mais, après tout, les conflits n’étaient pas une nouveauté en Méditerranée. De façon plus surprenante, les Ottomans ressuscitèrent et consolidèrent même l’ancienne unité impériale, chère à Byzance et à l’Empire romain, en Méditerranée orientale.

Belliqueuse Méditerranée ottomane

Au printemps 1451, le sultan Mehmet fit construire une nouvelle forteresse, Rumeli Hisar, sur la rive européenne du Bosphore (Bayezid Ier avait déjà érigé l’Anadolu Hisari sur la rive asiatique en 1393). Il choisit un emplacement surplombant la partie la plus étroite de la voie navigable qu’il baptisa, fort à propos, Bogaz Kesen, « le coupeur de détroit » ou « le coupeur de gorge ». Trois énormes canons furent placés sur l’une de ses tours. Disposant d’une forteresse sur chaque rive du Bosphore, le sultan contrôlait l’intégralité du trafic entre la mer Noire et la Méditerranée. Très peu de temps après, il décida que chaque vaisseau traversant le Bosphore devait s’y arrêter pour inspection. Ceux qui désobéissaient étaient coulés. Ainsi, en novembre 1451, un bateau vénitien qui refusa d’obtempérer fut la cible de boulets de canon pesant entre cent quatre- vingt-un et deux cent soixante-douze kilos. L’équipage fut décapité et le capitaine, Antonio Rizzo, empalé. La destruction de ce vaisseau fut la première démonstration de l’efficacité de l’artillerie dans les batailles navales. Le recours aux pratiques anciennes (boulets lancés depuis terre), couplées aux plus récentes, fut caractéristique du XVIe siècle. Il permit à l’empire califal de devenir une puissance méditerranéenne.

À partir du XVIesiècle, les Ottomans s’implantèrent au-delà des Balkans et de la mer Egée. En 1516-1517, le sultan Selim écrasa les Mamelouks et s’empara de la côte levantine. A la même époque, des pirates, dont le fameux Khayr ed- Din, plus connu sous le nom de Barberousse, signaient des alliances avec les dirigeants nord-africains menacés par l’Espagne. Dans les années 1530, ces relations informelles s’étaient officialisées sous l’égide de l’Empire. Au cours de cette décennie, Barberousse, devenu le commandant naval de Soliman, conquit plusieurs îles Egéennes, notamment la Crète et Chios, cependant que subsistaient d’importantes colonies vénitiennes et génoises. Pendant leur expansion, les Ottomans livrèrent maintes batailles aux Vénitiens et aux Espagnols, leurs ennemis jurés. Au cours du XVIesiècle, diverses contrées de Méditerranée centrale ou occidentale passèrent à plusieurs reprises sous la coupe de différentes autorités. Philippe II d’Espagne ne parvint pas à prendre Djerba en 1560. Cinq ans plus tard, les Ottomans abandonnèrent le siège de Malte. Ils s’emparèrent d’Alger en 1529 mais les Ibères réussirent à se maintenir à Oran jusqu’en 1708. Les conquêtes espagnoles à l’est d’Alger cessèrent vers la fin du siècle. On assista alors à de spectaculaires batailles navales, comme à Lépante (1571 ) où, si aucun territoire ne changea de main, les pertes humaines furent impressionnantes.

Que cherchaient les Espagnols et les Ottomans en s’affrontant sans cesse ? Ces derniers avaient perdu toute suprématie sur la Méditerranée au XVIIe siècle, nous répète-t-on à l’envi. Ce à quoi John Guilmartin rétorquait en 1974 que ni les Ibères ni les Ottomans n’étaient à même d’exercer un contrôle sur le bassin et ne pouvaient donc le perdre. Aucune des deux parties ne cherchait à imposer son hégémonie maritime en empêchant l’ennemi de poursuivre son activité commerciale, en détruisant ses vaisseaux ou en bloquant ses ports. Une telle stratégie, inspirée de l’expérience nord-atlantique, ne pouvait être envisagée au XVIe siècle. A cette époque, les routes maritimes n’étaient vitales pour le négoce international d’aucune puissance. De plus, les navires espagnols sillonnaient plutôt l’Atlan- tique. Quant aux Ottomans, ils préféraient les expéditions terrestres. La voie Alexandrie-Istanbul constituait l’unique exception et était donc jalousement protégée. En outre, les batailles livrées en haute mer par deux flottes composées de galères n’étaient généralement pas concluantes.

Le port de Gênes

S’il était possible de détruire l’arsenal ennemi, il était impossible de bloquer ses ports. Les galériens devaient être approvisionnés en eau et en vivres. Ils ne pouvaient par conséquent pas rester trop longtemps en mer. Pour d’autres raisons, les stratèges militaires avaient pour objectif de s’emparer d’autant de ports fortifiés que possible. Plus ils en contrôlaient, plus ils pouvaient équiper, protéger et déployer un grand nombre de galères. D’ailleurs, Guilmartin affirme que la puissance navale était déterminée en fonction de la force terrestre. Les ports fortifiés ont joué un rôle important et servaient de base aux raids incessants qui opposaient les Ottomans aux Espagnols. Le siège ottoman de Malte, par exemple, constituait une tentative pour s’assurer une base offensive à proximité des possessions espagnoles, dans la partie occidentale de la Méditerranée. La plupart des batailles navales se déroulaient non loin d’un port fortifié, voire en son sein, et opposaient les galériens aux défenseurs de la ville. En 1451, les conflits déclenchés par Mehmet suivaient ce modus operandi.

Au Centre de la Méditerranée

On recourait aux canons pour la première fois. D’ailleurs, l’innovation majeure du XVIe siècle réside dans l’usage de la poudre à bord des navires de guerre. Pour comble, ce furent l’embarquement de l’artillerie et sa prolifération qui eurent raison de l’efficacité des galères ottomanes et espagnoles. Tout au long du XVIe siècle, les deux camps se trouvèrent pris malgré eux dans une spirale coûteuse qui ne fit qu’empirer avec l’apparition ultérieure de vaisseaux nordiques armés. Plus les galères étaient chargées de canons, plus elles devaient être résistantes. En outre, il fallait embarquer plus d’hommes, guerriers mais aussi rameurs, donc davantage de provisions, à une époque où les prix flambaient et où les canons devenaient de plus en plus envahissants. Les batailles entre galères étaient de plus en plus coûteuses. Les exigences logistiques croissantes réduisirent encore le champ déjà restreint des opérations. Vers le milieu du XVIe siècle, les Ottomans ne pouvaient pas s’aventurer au-delà de Tunis, à l’Ouest, et devaient pouvoir regagner un port avant que n’éclatent les orages hivernaux.

Fernand Braudel nous rappelle que même si le soleil, les couleurs et la chaleur de la Méditerranée ont toujours charmé les gens du Nord, cette région  n’en reste pas moins pauvre. L’ampleur des guerres du XVIe siècle se heurta à cette réalité. Musulmans et chrétiens s’aperçurent qu’ils ne pouvaient plus rassembler les ressources, tant humaines que matérielles, nécessaires à la machine de guerre. Vue sous cet angle, la bataille de Lépante, en 1571, paraît le dernier sursaut d’un système croulant sous son propre poids. Bien que l’Espagne, alliée à d’autres puissances occidentales, infligeât une défaite à Istanbul, elle n’était pas plus prête à tirer profit de cette victoire en envoyant ses galéasses en Méditerranée orientale, que ses ennemis n’étaient disposés à débarquer en Andalousie. Les Ottomans, bien qu’ils en fussent capables, étaient réticents à l’idée de s’engager dans un long conflit contre l’Espagne. D’ailleurs, un an après Lépante, ils avaient reconstitué leur flotte. Après cette bataille, chacune des deux parties se cantonna dans une extrémité de la Méditerranée. L’époque des « grandes guerres » prit fin. Le XVIIe siècle fut le théâtre de batailles navales plus difficiles à cerner.

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