Nationalités

> > Nationalités ; écrit le: 12 avril 2012 par La rédaction

L’éclatement de la crise des nationalités au début de 1988

L’Union Soviétique a fourni l’exemple, longtemps mythifié, et combien envié, d’une résolution modèle des problèmes nationaux et de développement, l’Union des Républiques socialistes soviétiques, ce que son nom même était censé signifier. En réalité, l’Union est d’abord sortie traumatisée de la crise de 1988, puis elle a éclaté trois ans plus tard, cet éclatement ne concernant pas également toutes les nationalités. Cette crise a longtemps été présentée, sur le long terme, comme provoquée par une démographie galopante, mais, autre cause, dans le même temps des nationalités étaient minoritaires dans leur propre république. Les Kazakhs ne représentaient ainsi que 35 % de la population du Kazakhstan (16,6 millions d’habitants au 1er octobre 1990, dont 50 % de Russes et d’Ukrainiens), les Kirghizes 48 % de la population de la Kirghizie  (4,3 millions d’habitants). Par contre, il y avait 68 % de Turkmènes en Turkmé- z nistan (3,6 millions d’habitants), 68 % d’Ouzbeks en Ouzbékistan : (20,3 millions), 56 % de Tadjik en Tadjikistan (5,2 millions).

Les autres causes sont la situation démographique inverse — 88 % d’Arméniens en Arménie, 10 % seulement de Russes en Lituanie, 28 % en Estonie (capitaine Tallin, mais près de la moitié en Lettonie) —, la direction politique qui échappe — la nomination d’un Russe à la tête du Kazakhstan provoqua ainsi les émeutes d’Alma-Ata en décembre 1986 —, la simple cohabitation avec les « Russes — en mars 1988 éclata à Moscou une manifestation contre la présence ï des travailleurs d’Asie centrale, elle fit dix morts ! —, ou encore l’histoire même de l’Islam et de ses rapports avec les autorités soviétiques : depuis 1921, les I bolcheviques puis l’État soviétique ont renoncé à essayer d’utiliser l’Islam, puis e tenté de l’extirper des consciences ; or, l’Islam est une religion dynamique partout dans le monde au second XXe siècle, et en URSS, c’est une i inquantainc de millions d’habitants, récemment éveillés à l’activité, celles des conlcrcnccs notamment.

Prenons un exemple de République fédérée dont la population de définition est largement majoritaire. Dans la République de Géorgie (superficie : 69 700 km2), la population était, au début des événements, de 5 401 000 habi­tants, parmi lesquels les Géorgiens étaient très fortement majoritaires (Géor­giens : 70,1 %, Arméniens : 8,1 %, Russes : 6,3 %, Azéri : 5,7 %, Ukrainiens : 1 %). La République fédérée avait trois républiques autonomes sur son terri­toire : la République autonome d’Adjarie (superficie : 3 000 km2, population : 393 000, dont Adjars : 40 %, Géorgiens : 29 %), la République autonome d’Abkhazie (superficie : 8 600 km2, population : 540 000, dont : Géorgiens : 44 %, Abkhases : 17 %, Russes : 16 %, Grecs : 9 %, Arméniens : 8 %, Estoniens, Turcs et Adjars) et la République autonome d’Ossétie du Sud (superficie : 3 900 km2, population : 125 000, dont : Ossètes : 66 %, Géorgiens : 29 %).

La première grave crise nationaliste fut celle qui opposa en février-mars 1988 Arméniens et Azéri. Elle commença par des manifestations d’Arméniens (majo­ritaires à raison de 75 %) de la Région autonome du Haut-Karabakh, rattachée à la RSS (République socialiste soviétique) d’Azerbaïdjan (dans laquelle elle était complètement enclavée depuis 1923), pour demander son rattachement à la RSS d’Arménie. L’agitation fut d’autant plus vive que dans toutes ces régions Azéri et Arméniens s’étaient durement affrontés en 1919-1920 ; elle culmina avec d’énormes manifestations à Erevan, la capitale. Les Arméniens revendiquaient aussi la Région autonome du Nakhichévan, située dans le territoire de la RSS d’Azerbaïdjan, pour raisons historiques, mais séparée du reste du territoire de celle-ci et comprise entre la RSS d’Arménie et l’Iran ! Les élus arméniens parti­cipèrent au mouvement, soutenu par la diaspora arménienne, il vit la mise en place de comités locaux et s’appuya sur des grèves à une très large échelle. Les autorités de Moscou refusèrent toute modification et prêchèrent le calme, pat- crainte d’une extension à toute l’URSS ! Mais en réaction, éclatèrent les mani­festations de Moscou déjà signalées, d’autres manifestations en Azerbaïdjan (elles firent plusieurs dizaines de morts), et d’autres encore, très violentes, un peu partout. Par ailleurs éclatèrent des manifestations de Tatars, voulant retourner en Crimée, le 6 mars 1988, des manifestations dans les pays baltes, surtout à Riga, à la fin de mars 1988. L’agitation —qui s’inscrivait dans un climat de regain de la violence, sous toutes ses formes, en URSS (progression de la criminalité, un détournement d’avion sanglant se produisit au début de mars 1988, etc.) — fut provisoirement calmée par l’intervention massive de l’armée. Succès précaire, mais lourd de conséquences.

L’amplification de la crise nationaliste en 1988-1989

En réalité, l’URSS était face au « grand défi », pouj* reprendre le titre de Hélène Carrère d’Encausse, d’autant plus qu’il y avait croissance démogra- plnquc rapide des populations d’Asie centrale. Les députés arméniens du Soviet de la RSS puis clii I laut karabakh proclamèrent en juillet 1988 le rattachement de la région à la RSS d’Arménie et de nouvelles manifestations éclatèrent en Arménie pendant l’été 1988 : l’intervention militaire soviétique n’avait donc lien résolu ! D’autant plus que se produisirent des manifestations anti-armé- nirnnes en Géorgie et en Azerbaïdjan pendant l’été et l’automne 1988 ; elles lirent de nombreux morts ; trois soldats furent même tués dans des affronte­ments inter ethniques le 22 novembre. Un apaisement relatif et terriblement accidentel de la question arménienne vint avec le tremblement de terre du 7 décembre 1988, qui fit périr le cinquième de la population des villes les plus touchées…

À la fin de 1988 et en 1989, l’agitation s’étendit à l’Asie centrale (Kazakhstan, ( hizbékistan, etc.) et aux pays baltes : tensions entre Russes et autochtones, revendication de l’indépendance, regain d’actualité du Pacte germano-soviétique de 1939… Elle prit une nouvelle forme dans le Caucase : pendant plusieurs semaines, les trains destinés à l’Arménie furent bloqués par les cheminots azéri. Au total, les deux années 1988 et 1989 enregistrèrent pour raisons ethniques plusieurs centaines de morts, avec apparition de véritables formes de pogroms. Moscou était donc contraint de réexaminer les rapports entre nationalités et les relations entre le pouvoir central et les Républiques fédérées. Gorbatchev annonça le 19 septembre 1989 que l’autonomie des Républiques serait accrue, sans que la sécession puisse être envisagée, et sans que le Parti devienne un Parti fédéral. Trois mois plus tard, en décembre, le Soviet suprême annonça qu’une entité autonome allait être créée pour les Allemands de la Volga, massivement déportés en Asie centrale en 1941.

Vers l’éclatement de l’URSS

À partir du début de 1990, à l’exacerbation de toutes les formes d’agitation et de revendication apparues depuis le début de 1988, s’ajoutèrent de nouvelles modalités d’expression du nationalisme. Le 3 avril 1990, le Soviet Suprême vote en seconde lecture la loi sur les modalités de sécession des Républiques soviéti­ques : des conditions rigoureuses sont fixées à l’exercice de ce droit reconnu par la constitution. Mais l’incapacité avérée des forces de coercition (armée, milice) à juguler l’agitation incita à la transposition à l’URSS même des spectacles autre­fois connus pour l’Europe orientale autrefois, et au moment où celle-ci se libéra ! N’avait-on même pas affaire à une sorte d’Afghanistan à l’intérieur ? Il se constituait rapidement un nationalisme armé, alimenté par des déserteurs, des armes saisies, structuré par la formation de mouvements et de partis, luttant avec efficacité contre les forces de répression. En conséquence, dans les territoires slaves de l’URSS, se constituait rapidement un mouvement d’opposition à l’intervention armée, rééditant celui qui s’était manifesté à propos de l’Afgha­nistan ! Enfin, en toute logique, se développait une aspiration généralisée à la sécession, renforcée en Asie centrale par le désir du pouvoir central de protéger les Arméniens.

Une rébellion ouverte éclata en Azerbaïdjan à partir de janvier 1990, avec une véritable « guerre de partisans ». Bains de sang et racisme anti-arménien : avait on allaire à un nouveau Liban au Caucase ? Dans le même temps, se développa rapidement un racisme antirusse contre les 25 millions de Russes — le cinquième de la population qui vivaient hors de la République tic Russie (RFSR) : avait 011 affaire à des « pieds noirs » ? l e conteste se compliqua il ‘un regain d’antisémitisme, d’un retour sur l’histoire plus ou moins ancienne, pour les républiques annexées de force, comme les pays baltes, incorporés à l’URSS en 1940, et d’une sorte d’« internationalisme » : les musulmans d’Asie centrale et du Caucase regardaient vers le réveil musulman mondial et l’Iran, des contacts étaient noués à travers la Baltique entre, d’une part, Lettons, Lituaniens et Estoniens, et, d’autre part, Finlandais, Suédois, et Danois.

Les conséquences pour l’Etat étaient cruciales. C’était la remise en cause du virage opéré par Gorbatchev, parfaitement lucide —il qualifia 18 janvier 1990 de « menace directe pour la perestroïka » les « affrontements inter-ethniques de Transcaucasie » — mais incapable de dominer la situation, ce que montra bien l’échec du modus vivendi avec les Lituaniens en janvier 1990. Tout au plus l’« Etat de droit » lâcha-t-il du lest, promettant des élections libres aux parle­ments des républiques en 1990 (cf. supra) et une monnaie estonienne pour la fin de 1990.
C’était donc l’ouverture de la possibilité d’un retour en force des conservateurs, mais dans un contexte qui montrait que tout, finalement, était lié : politique, économie, société, nationalités, etc. Les concessions étaient de toute manière insuffisantes, et l’année 1990 verra les proclamations d’indépen­dance dans les pays baltes (la Lituanie, capitale Vilnius, en long conflit avec Moscou, et présidée dès l’indépendance par tautas Landsberguis ; l’Estonie, capitale Tallin ; la Lettonie, capitale Riga) et l’année 1991 des affrontements sévères. Comme l’a écrit André Fontaine dans sa préface à L’année dans le monde… de 1990, « les Républiques baltes ont toutes trois proclamé leur indé­pendance, quitte pour le Kremlin à essayer, en alternant menaces et promesses, de les maintenir dans son giron ». Enfin, et surtout, la nouvelle Fédération de Russie ne réussit pas, malgré un traité, à garantir sa solidité et la liberté pour ses composantes : « Signé le 31 mars 1992 par dix-huit Républiques autonomes de la Russie, le traité de la Fédération reste marqué par bien des ambiguïtés et des incertitudes. Jusqu’à la dernière minute, le texte a dû être amendé pour vaincre de nombreuses réticences — et déjà surgissent des divergences d’interprétation. Deux Républiques, la Tchétchéno-Ingouchie mais surtout le Tatarstan, riche et peuplé, ont refusé de le ratifier. »

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