Une Méditerranée mondialisée : de 1900 à 2000

> > Une Méditerranée mondialisée : de 1900 à 2000 ; écrit le: 15 mai 2012 par La rédaction

La MÉDITERRANÉE n’est pas une mer fermée. Du temps des Phéniciens, les navires marchands franchissaient le détroit de Gibraltar en direction de Tartessos — autrement dit, de l’Andalousie — et des mines d’étain de Cornouailles. De l’autre côté du bassin méditerranéen, le Bosphore donnait accès à la mer Noire et aux steppes. Depuis le milieu du XIXe siècle, l’océan Indien et la Méditerranée communiquent via le canal de Suez, dont l’aménagement représenta une véritable prouesse d’ingénierie. Mais, déjà auparavant, des routes terrestres reliaient Alexandrie à la mer Rouge. Ce chapitre tentera de montrer comment les liens que la Méditerranée entretient avec le reste du monde ont contribué à sa transformation au XXe siècle. Il s’intéressera aussi la rencontre des cultures dans des villes comme Alexandrie. Les mutations intervenues furent d’ordre politique, avec la montée en puissance de l’influence française et britannique, mais aussi culturel. Une fois abandonnée la pratique du « grand tour », l’attrait exercé par l’Antiquité dans les pays du nord de l’Europe s’exprima en effet sous des formes nouvelles. Des amateurs allemands et britanniques, notamment, se prirent de passion pour l’archéologie et entreprirent de fouiller les sites antiques de Grèce et d’Italie, alors que d’autres redécouvraient l’art de la Renaissance.

Déclin et renaissance de la Turquie

Le monde méditerranéen a connu au XXesiècle des bouleversements politiques spectaculaires. Les grands empires qui avaient longtemps dominé la mer — cinq siècles durant dans le cas de l’Empire ottoman — ont vu décliner leur influence. Dans le même temps, d’autres empires sont nés. L’Italie réussit ainsi à conquérir de nouveaux territoires, avant de les perdre quelques décennies plus tard. Les prémisses du nouvel ordre qui allait s’établir dans la région apparurent dès le début du siècle. Il découlait en partie de la volonté commune à l’Angleterre et à la France de faire de la Méditerranée, après l’ouverture du canal de Suez en 1869, l’itinéraire privilégié reliant l’Europe du Nord à l’océan Indien. Conçue d’abord par les Français, l’idée fut mise en pratique conjointement par Paris et Londres jusqu’en. 1956.

Parallèlement à l’essor de la route de Suez, on assista à l’apparition de grands bateaux à vapeur à coque métallique destinés aux liaisons vers l’Orient. Il leur fallut un certain temps pour supplanter les voiliers : durant la majeure partie du XIXe siècle, le navire à vapeur resta une invention encombrante, bruyante et polluante. La Grande-Bretagne, qui convoitait les réserves pétrolières du Golfe, commença à nouer des liens étroits avec le Moyen-Orient. Cette évolution reflétait aussi des changements technologiques qui, à long terme, allaient transformer les économies de plusieurs pays méditerranéens et d’un bon nombre de petits Etats situés plus à l’est. L’avènement du moteur à combustion stimula la demande en pétrole et, lors de la Seconde Guerre mondiale, la bataille pour le contrôle des champs pétrolifères irakiens et iraniens fut loin d’être sans influence sur la stratégie des parties en conflit.

la transition culturelle

Si les ambitions britanniques, françaises, voire italiennes, jouèrent un rôle dans le déclin de l’Empire ottoman, les dissensions internes qui le minaient et qui le Tendirent incapable de résister aux menées nationalistes des Albanais, des Bulgares et des- Roumains, furent tout aussi déterminantes. Les tensions étaient vives jusqu’au sein de l’armée, parmi les officiers qui subissaient l’ascendant de Mustapha Kemal. Elles furent aggravées par l’engagement de la Turquie au côté de l’Allemagne lors de la Grande Guerre. L’influence ottomane en Afrique du Nord avait commencé à péricliter dès le début du XIXe siècle, en particulier en Egypte, où Mehmet Ali avait pris le pouvoir en 1811. En Algérie, puis en Tunisie, les beys ne purent lutter contre les Français : l’Algérie devint une colonie française en 1830.

Surtout, le gouvernement grec avait des comptes à régler et convoitait la côte d’Asie Mineure. Smyrne (Izmir) en particulier, une région où vivait encore une importante communauté grecque. Les nationalistes grecs les plus convaincus allaient jusqu’à envisager de récupérer Constantinople. Cette « grande idée » ne semblait pas totalement irréaliste alors que la Turquie était en pleine révolution.

l’ancien Empire ottoman

Les ambitions d’Athènes allaient toutefois être déçues. Sous l’impulsion de leur nouveau leader, Atatürk — nom que s’était choisi Mustafa Kemal —, les Turcs se reprirent. En 1922, l’expulsion des Grecs d’Asie Mineure (ainsi que les campagnes atroces dont les Arméniens furent victimes) montra que la nouvelle Turquie, nationaliste et laïque, pouvait encore jouer un rôle militaire significatif dans la région. Elle n’était plus l’« homme malade de l’Europe », où d’ailleurs elle ne possédait qu’un territoire très réduit autour d’Istanbul, d’Edirne et de Gallipoli. Les Turcs eurent encore à subir une expérience humiliante : l’expulsion de leurs concitoyens par la Crète, laquelle conquit son indépendance à une époque où probablement 40 % de ses habitants étaient musulmans, avant d’opter pour l’enosis, c’est-à-dire le rattachement à la Grèce. Quant à Chypre, qui abritait diverses communautés, elle devint une colonie britannique en 1914. Malgré cette succession d’échecs, Istanbul voulut se moderniser à l’européenne. L’alphabet arabe fut ainsi abandonné au profit de l’écriture latine. La situation devint paradoxale. La Turquie n’était plus un pays européen géographiquement parlant, mais elle essayait de devenir un Etat européen en adoptant une culture laïque. Comme dans les Balkans, les minorités ethniques et religieuses subirent les conséquences de cette politique poursuivie avec un enthousiasme agressif. A l’expulsion des Grecs d’Asie Mineure, Athènes répondit en renvoyant chez eux de nombreux immigrés turcs établis depuis longtemps en Thrace et en Thessalie. Ces déplacements forcés de populations eurent un impact non négligeable sur l’équilibre ethnique dans d’autres régions du sud-est de l’Europe. Grande cité portuaire, Thessalonique (ou Salonique) s’hellénisa davantage, même si, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, les juifs sépharades ont représenté une part importante de sa population (probablement 40 %). Ils allaient être exterminés parles nazis.

Le Moyen-Orient sur le devant de la scène

La défaite des Ottomans lors de la Première Guerre mondiale contribua également à l’affaiblissement de l’influence turque en Palestine et en Syrie. En 1917. le général britannique Allenby fit une entrée triomphale à Jérusalem. Le revers infligé aux Turcs coïncidait avec la déclaration Balfour, par laquelle le gouvernement britannique se prononçait en faveur de la création d’un foyer national juif en Palestine. Qu’un État juif pleinement indépendant ait été ou non envisagé dès ce moment, Londres s’efforça de sympathiser avec les dirigeants arabes de la région et créa, à l’est de l’ancienne Palestine, le royaume de Transjordanie, destiné à faire le lien entre deux zones d’influence britannique : l’Irak d’une part, l’Egypte et la Palestine de l’autre. Les chefs d’Etat arabes ne se montraient pas tous forcément opposés aux avantages économiques qu’une immigration juive pourrait apporter à la région. Mais divers mouvements d’autodétermination commençaient à se manifester chez les juifs d’Europe. Ils se présentaient comme une réponse à la souffrance des juifs de Russie, où le gouvernement tsariste se montrait au mieux indifférent aux pogroms. Ils répondaient aussi à l’idée que la seule terre à laquelle les Hébreux étaient restés attachés pendant des siècles était la Palestine, la Terre sainte, la terre d’Israël. Dans les années 1930, les politiques antisémites appliquées en Europe centrale, notamment en Allemagne, rendirent nécessaire la création d’un refuge pour les juifs. Nous reviendrons ultérieurement sur les conflits qu’entraînèrent l’immigration juive et la création d’un nouvel Etat au Moyen-Orient. Au moment où la Grande-Bretagne recevait de la Société des Nations un mandat pour administrer la Palestine, la France héritait d’obligations et de devoirs similaires à l’égard de la Syrie. Là, la France se voulait la gardienne d’un passé ancien et prestigieux, protectrice des populations chrétiennes des montagnes libanaises et héritière des croisés français qui avaient fondé la première « nation franco-syrienne » aux XIIe et XIIIe siècles. La restauration du Crac des Chevaliers, probablement la citadelle la plus impressionnante du Levant, révéla de manière éclatante la mission culturelle française en Syrie. Mais elle fut aussi un signe fort marquant le retour des Français dans la région. Il en allait autrement pour la Grande-Bretagne, qui estimait que les territoires sur lesquels elle étendait sa protection n’avaient de valeur que dans la mesure où ils étaient autant d’étapes sur la route de l’Inde. Belle démonstration du pragmatisme britannique.

Nulle part en Méditerranée

La chute de l’Empire ottoman eut d’autres conséquences au Moyen-Orient. Après 1883, l’Egypte devint un interlocuteur privilégié de Londres. Le pays était dirigé par un roi d’origine albanaise qui, en tandem avec les Britanniques, contrôlait le Soudan. Il jouait donc un rôle stratégique non seulement du fait de sa proximité avec le canal de Suez, mais aussi parce que le Nil permettait d’accéder à d’autres possessions britanniques en Afrique orientale et centrale : le Kenya, l’Ouganda et le Tanganyika, que l’Allemagne perdit après sa défaite lors de la Première Guerre

mondiale (Zanzibar fut annexé dans les années 1880, lorsque la Grande-Bretagne l’échangea contre l’Helgoland). Pendant cinquante ans, l’aura culturelle d’Alexandrie exerça un véritable magnétisme sur les juifs sépharades, les Grecs, les Albanais, les Français. La bonne société n’y parlait d’ailleurs que le français. Lawrence Durrell a su recréer avec brio cet univers dans son Quatuor d’Alexandrie. Le nationalisme n’était pas encore virulent au point de rendre indésirable la présence de nombre d’étrangers.

L’Italie, « dernière des grandes puissances »

Liées par l’Entente cordiale conclue en 1904, la France et la Grande-Bretagne cherchaient à se positionner sans heurts en Méditerranée orientale, attitude qui garantissait une certaine stabilité à la région. Les intérêts fondamentaux de ces anciennes rivales ne s’opposaient plus. Comme allaient le montrer les événements des années 1930, leurs gouvernements étaient souvent prêts à faire beaucoup de concessions pour éviter d’entrer en guerre contre les pays d’Europe centrale qui faisaient preuve d’une certaine agressivité. La position de l’Italie était plus ambiguë.

La « quatrième des grandes puissances » commença à constituer son empire au lendemain de son unification, laquelle fut réalisée par des gouvernements de régime parlementaire qui durent céder le pouvoir en 1922 à une dictature de droite. Le rôle de la péninsule fut particulier du fait de sa position centrale en Méditerranée.

Avec ses colonies d’Afrique de l’Ouest, d’Amérique du Sud, du Sud-Est asiatique et du Pacifique, la France était bien plus qu’une puissance régionale. Au XIXe siècle et au début du XXe, elle y ajouta de. vastes territoires nord-africains : l’Algérie, la Tunisie et une grande partie du Maroc (dont l’Espagne contrôlait le littoral méditerranéen). A cette époque, l’industrialisation accusait en Italie un retard certain par rapport à la France, et plus encore par rapport à la Grande-Bretagne ou à l’Allemagne. Des régions entières, notamment dans le centre et le sud du pays, où l’unité nationale s’était faite aux dépens de particularismes demeurés très vivaces, étaient encore très pauvres. Le désir de créer un empire, bénéficiant du soutien enthousiaste du roi et du Parlement, traduisait sans doute le besoin de bâtir une destinée et une identité nationales fortes. Les campagnes menées à proximité furent

les plus aisées. Occupant une position idéale, la Libye était une proie toute désignée alors que l’Italie, à la veille de la Première Guerre mondiale, cherchait à exploiter la faiblesse manifeste de la Turquie. D’autres projets coloniaux, visant des pays aussi éloignées que l’Erythrée et l’Ethiopie, avaient pris forme à la fin du XIXe siècle. L’attaque brutale de l’Abyssinie par Mussolini en 1935 en fut le couronnement. Le Dodécanèse, dont l’île de Rhodes, figure parmi les anciennes possessions ottomanes en mer Egée qui passèrent sous la coupe italienne dès 1912. Rien que d’accessoire en comparaison de la guerre qui permit à Rome de prendre le contrôle de la Libye, ex-province turque.

en avril 1939

Presque à portée de vue de la patria, l’Albanie abritait des tribus belliqueuses, pour la plupart musulmanes, avec à sa tête un gouvernement faible. Quand elle s’affranchit de la Turquie lors de la Première Guerre mondiale, l’Albanie fut l’objet des convoitises des Grecs, des Serbes et des Italiens, tout en devenant de plus en plus dépendante de l’Italie. Bien avant que les Italiens n’envahissent le pays en avril 1939, la banque nationale albanaise avait ainsi son siège à Rome, et non à Tirana, la capitale. Le malheureux roi Zog d’Albanie (à l’origine, un farouche chef de tribu) ne fut qu’une marionnette entre les mains des Italiens, d’abord en tant que président de la République, en 1925, puis en qualité de souverain, en 1928. Cette invasion resta dans les annales de l’armée fasciste comme une longue et pénible épreuve. L’incapacité de l’Italie à mener une campagne rapide et efficace fit comprendre à l’Allemagne que Rome ne pouvait être considérée comme un allié militaire de poids. Le long de la côte albanaise, la malaria rendait la vie insupportable, tandis qu’à l’intérieur des terres, les troupes étaient confrontées à des bandits qui n’avaient aucun intérêt à voir s’installer le gouvernement fort auquel Mussolini aspirait. Tirana fut transformée en une ville italienne, dotée de ministères et d’un grand hôtel construit dans le style romain le plus pompeux. Néanmoins, ses dimensions réduites et le manque de confort l’empêchaient de devenir une vraie cité. Mis à part le chrome, l’Albanie avait peu de richesses à offrir et le principal avantage que conférait son occupation résidait dans le contrôle de ses ports : Durrës Durrazzo) et Vlore

 (Valona). L’Italie avait déjà pris possession en 1920 de l’île de Sazan (Saseno), en face de Valona, cette dernière lui ayant échappé. La domination de l’Albanie semblait consolider le contrôle qu’exerçait l’Italie sur l’Adriatique, comme un rappel de la Venise médiévale. Néanmoins, en l’absence de rival manifeste, cette suprématie maritime ne servait aucun objectif stratégique crucial. La Yougoslavie ne menaçait pas l’Italie et l’un des ports principaux de la côte dalmate, Zara (Zadar), était une possession italienne célèbre pour ses exportations de cherry brandy Luxardo.

Trieste

Trieste, dont le commerce prospéra après l’ouverture du canal de Suez, fut arrachée à l’empire austro-hongrois à la fin de la Grande Guerre. Il s’agissait en théorie d’une conquête précieuse puisqu’elle permettait d’accéder, à partir de la Méditerranée, aux villes clés du sud et du centre de l’Europe. Toutefois, la désintégration de l’Empire austro-hongrois et son annexion à l’Italie la privèrent de l’accès aux marchés d’Europe centrale, dont elle avait profité à la fin du XIXe siècle.

La ville déclina. Du fait de ses liens avec l’Italie et le nouvel Etat yougoslave, Trieste devint néanmoins un centre littéraire dynamique où se rejoignaient l’univers intellectuel de Vienne et celui du nord de l’Italie, rencontre illustrée notamment par l’œuvre d’Italo Svevo, élaborée à l’époque où un Irlandais célèbre, James Joyce, vivait à Trieste. La ville fut aussi le siège de compagnies d’assurances qui prospéraient grâce au commerce maritime. Elles étaient dirigées par des membres de la communauté juive, qui contrôlait aussi les exportations de brandy. À l’autre extrémité de la côte istrienne, Fiume (Rijeka) était devenu un avant-poste italien à la suite de l’entrée triomphale dans la ville de Gabriele d’Annunzio à la tête d’une armée privée. Le poète-condottiere entendait servir la gloire et l’unité de l’Italie en soumettant la population italophone des côtes d’Istrie à l’autorité de Rome. L’armée de Mussolini se chargea ultérieurement de mener à bien cette conquête.

Après 1922, la renaissance de la nation italienne fut largement mise en avant par le régime fasciste. Les principales annexions avaient été le fait des gouvernements libéraux qui avaient précédé l’arrivée au pouvoir du Duce. Mais Mussolini célébra la  reconstitution de l’Empire romain. Le nouvel empire italien était situé pour l’essentiel sur les rives de la Mare Nostrum. Le mouvement fasciste adopta des insignes romains, dont les fasces ou faisceaux auxquels il doit son nom. Mussolini voulait que son peuple prît conscience de l’existence de cet empire méditerranéen. Aussi fit-il tracer une route triomphale qui passait par le centre de Rome en contournant par la droite le forum romain et le Palatin. Une série de cartes gravées dans la pierre montraient comment la petite cité sise entre les sept collines était devenue sous Trajan une capitale impériale.

l’attitude française à l’égard de la colonisation

Les ambitions du dictateur s’étendaient aux territoires placés sous l’autorité de la France et de l’Angleterre. La propagande fasciste s’exprimait notamment au travers de nombreuses revues historiques relatant le passé des territoires qui composaient l’Italia irredenta (l’Italie irrédente) sous prétexte qu’ils avaient jadis été dominés par des Italiens. Parmi ces territoires : la Corse, sous domination française, Malte, qui appartenait à l’Angleterre, et la Dalmatie, intégrée à la Yougoslavie.

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