Décolonisation, guerre froide et anti-impérialisme : Le Tiers-Monde, enjeux et acteurs

> > Décolonisation, guerre froide et anti-impérialisme : Le Tiers-Monde, enjeux et acteurs ; écrit le: 2 mai 2012 par La rédaction

Après la mort de Staline, le Tiers-Monde en voie de constitution devient le principal champ de bataille de la guerre froide. Les successeurs de Staline reprennent la ligne léniniste de la lutte anti-impérialiste coalisant les forces communistes et les mouvements nationaux. Comme le fondateur de l’Union soviétique, ils se heurtent à la même réalité. Loin d’être manipulables, les mouvements nationaux utilisent de façon opportuniste le soutien soviétique et neutralisent, voire éliminent, les partis communistes locaux. Il n’y aura pas, dans les années 1950, un renouvellement des expériences chinoises, indochinoises et coréennes. Il faudra attendre la surprise émouvante de la prise de pouvoir par Castro pour trouver une véritable expérience révolutionnaire capable de rappeler aux dirigeants soviétiques l’enthousiasme de leur jeunesse.

L’une des motivations des techniciens de la décolonisation est la conviction acquise que la puissance coloniale n’a plus les moyens ni le pouvoir d’assurer le processus de modernisation dans les sociétés dominées. Il implique des transformations sociales et culturelles que la métropole lointaine est incapable d’impulser, des actions étrangères étant rejetées par nature. Une décolonisation ordonnée signifie la transmission du pouvoir à une élite modernisatrice adoptant une démarche volontariste de transformations sociales et culturelles, le plus souvent de façon autoritaire.

Dans ce contexte, les deux blocs en compétition sont là pour proposer des offres développementalistes face à cette demande endogène de rattrapage économique. Pour les États-Unis, la réussite de la démocratisation de l’Allemagne de l’Ouest et du Japon ainsi que le succès éclatant du plan Marshall définissent la marche à suivre. En raison de la spécificité des régions concernées et afin de contrer l’influence du marxisme, les universitaires et les experts américains vont se faire les inlassables promoteurs de théories de la modernisation. La plus influente et probablement la plus dommageable sera celle de Walter Rostow, développée dans Les Etapes de la croissance économique, un manifeste anti-commu­niste, livre publié en 1960 qui a servi de bréviaire pour bien des politiques économiques dans le Tiers-Monde.

L’insistance est mise sur l’importation des technologies et la formation du capital pour arriver au moment essentiel du décollage économique qui débouchera sur une société moderne ayant des traits similaires aux sociétés industrielles occidentales. La nouvelle classe moyenne urbaine accédera au pouvoir et exigera un gouvernement constitutionnel fondé sur l’existence de partis politiques responsables, une administration honnête et un système fiscal efficace. On retrouve ainsi les grands thèmes des deux premières générations des victoriens britanniques. Différents programmes de coopération sont mis en place : « Peace Corps », « Alliance pour le progrès », « USAID ». Du fait du risque de subversion communiste et dans l’attente des résultats de la modernisation, une solution militaire et autoritaire peut être requise, en particulier en Amérique latine.

L’offre soviétique se construit parallèlement. Elle se fonde sur le soutien à une industrialisation étatique qui produira inévitablement une classe ouvrière, base naturelle de la phase suivante. On passera ainsi d’une « voie non capitaliste de développement » au socialisme, soit le mouvement naturel de l’histoire.

Les deux projets se constituent en projection de l’histoire et de la vision du monde des milieux dirigeants des deux superpuissances destinées à servir de métropoles implicites au Tiers-Monde. Universités américaines et soviétiques s’ouvrent aux étudiants des pays décolonisés, qui, outre des compétences techniques, apprendront les voies de la modernisation capitaliste ou socialiste.

La démonstration de l’inspiration essentiellement politique de ces projets réside dans le fait que les transferts financiers, surtout de nature étatique, vont des pays industrialisés vers les pays nouvellement indépendants et non dans le sens contraire. Dans beaucoup de pays nouvellement indépendants, la première ambition est de se débarrasser de l’investissement privé étranger qui contrôle encore une bonne part de l’économie au moment des indépendances. De ce fait, 1 ’État postcolonial a tendance à vouloir se replier sur une certaine autarcie marquée par une industrialisation dont le moteur est la substitution aux importations. Comme le capital privé national ne suffit pas, l’État devient le principal fournisseur d’investissements, en utilisant dans ce sens les aides étrangères.

De surcroît, durant les « trente glorieuses », les nouvelles évolutions industrielles provoquent une diminution régulière de la part de matières premières dans les produits manufacturés, en raison de l’accroissement de l’efficacité des processus de production. En dépit de la croissance de la production mondiale, les prix des matières premières, à l’exception du pétrole, tendent à décliner. On a pu alors parler d’une dégradation des termes de l’échange au détriment d’un certain nombre de pays appartenant au Tiers-Monde. Cette dégradation tend à renforcer la tendance à l’autarcie marquée par des droits de douane particulièrement élevés sur des biens comme les automobiles, qui ne peuvent être produits sur place.

Ceux qui refusent de se couper du marché mondial et continuent de suivre les règles du jeu de l’échange commercial sont accusés de vouloir alimenter le néocolonialisme en acceptant la perpétuation de la dépendance. On ne veut pas voir que la stratégie suivie par certains pays asiatiques – une politique d’exportation destinée au marché mondial avec une lente mais progressive montée en gamme – donne des résultats beaucoup plus tangibles. La croissance économique occidentale est alors plus importante que celle des pays du Tiers- Monde. En 1950, le produit national brut par habitant de l’Europe occidentale était cinq fois supérieur à celui de l’Asie et de l’Afrique. En 1970, le rapport est de 8,5′.

On attend l’inévitable « décollage » promis par Rostow, qui doit se produire grâce à l’accumulation du capital. Les choix définis comme socialistes en raison de leur étatisme permettent aux régimes souvent issus de coups d’Etat militaires de procéder à de vastes transferts de propriétés à leur profit, au nom de « la lutte contre le féodalisme et la réaction » et de « la justice sociale ». La dignité retrouvée dans l’indépendance et le projet volontariste de développement poussent à la constitution de régimes autoritaires, voire dictatoriaux, à l’exception majeure de l’Inde. Le neutralisme devient le mot d’ordre officiel. Au nom d’une troisième voie, on peut ainsi bénéficier positivement des aides des deux camps sans rien céder sur l’indépendance nationale. La thématique des droits de l’homme n’est utilisée que contre la ségrégation raciale dans les pays occidentaux et les derniers pays colonisés. On se refuse à examiner, au nom du principe de non-ingérence, la question des droits individuels. La loi du nombre ne concerne que les États sur la scène internationale. Il n’est pas question d’appliquer le pluralisme et les libertés formelles dans l’espace intérieur.

Bien des gouvernants de cette génération entretiennent des relations fusionnelles avec les « masses » lors de « meetings » pouvant réunir des dizaines voire des centaines de milliers de personnes. Ils signifient par là leur volonté d’abolir toute forme de séparatisme condamnée comme régionalisme, tribalisme, confessionnalisme. Ils ne font souvent que les nier alors que les régimes coloniaux avaient tendance à les reconnaître, quitte à les utiliser afin de diviser pour régner.

L’aide internationale au développement devient une sorte de droit exigé lors des conférences internationales, une réparation historique en quelque sorte. Le consensus général est que l’autoritarisme est un mal nécessaire à ce stade du processus historique et économique. Il paraît « réactionnaire » d’opposer les libérations, mouvements historiques de restauration de la dignité, aux libertés individuelles, luxe dont on peut, au moins temporairement, se passer. Après tout, au nom de quel droit les anciens colonisateurs pourraient-ils s’exprimer à ce sujet ? Les pays du Tiers-Monde les plus progressistes se posent en États socialistes et reprennent la distinction communiste entre les libertés « réelles » (des droits collectifs) et les libertés « formelles » qui sont à venir ou qui sont des impostures. Les plus conservateurs adoptent un discours « indigéniste » restaurant la culture traditionnelle (la réinventant au besoin) et posant le primat du collectif. Ce nouveau discours culturaliste, au nom de valeurs propres, reprend le discours différentialiste des colonisateurs de la période précédente en changeant les référents négatifs en termes positifs. La démocratie occidentale est étrangère à la culture du pays et l’authenticité à reconquérir implique le refus de l’occidentalisation. Face aux droits de l’homme, on commence à utiliser le discours des valeurs spécifiques à une culture ou à une religion.

La guerre froide implique un interventionnisme constant des superpuissances radicalisant les conduites passées de l’impérialisme. Elle justifie de soutenir coups d’État, guérillas et insurrections dans les pays nouvellement indépendants. Tout est acceptable du moment que l’on respecte formellement les frontières de souveraineté et que l’action est clandestine (covert action, dans la terminologie politique américaine).

Au début de la guerre froide, les États-Unis ont travaillé à contenir l’Union soviétique en l’encerclant par un réseau d’alliances et de bases militaires. Cette dernière répond en soutenant les révolutions anticolo­niales et en se dotant progressivement d’un instrument de projection des forces sur le plan mondial qui lui permet de rompre l’encerclement. La guerre froide devient une guerre par alliés interposés où les Américains s’impliquent plus directement que les Soviétiques (Corée, Vietnam). Mais c’est par solidarité internationaliste et obligation politique que l’Union soviétique soutient le Vietnam du Nord. Elle se trouve totalement incapable d’influer sur le processus de décision à Hanoi, ce que les Américains n’arrivent pas à croire alors qu’ils ont une expérience similaire avec Israël.

Les ultimes épisodes de cet affrontement indirect toucheront tout aussi bien l’Amérique centrale, le sud de l’Afrique (avec les conséquences de la décolonisation portugaise), la corne de l’Afrique et l’Afghanistan. Si la contre-attaque américaine des années 1980 fondée sur le soutien aux guérillas locales a été efficace, il ne faut pas en exagérer l’importance. La guerre froide a été remportée par les Etats-Unis qui ont réussi à imposer à l’Union soviétique, « puissance pauvre », une course aux armements que son système économique ne pouvait pas remporter. Plus du tiers du budget soviétique était consacré à l’appareil militaire, tandis que le coût des aides et des interventions à l’extérieur (Afghanistan compris) ne dépassait pas 2,5 % de ce même budget. L’Union soviétique n’est jamais devenue un grand exportateur de produits manufacturés et ses revenus en devises convertibles provenaient de la vente de matières premières soumises à de brutales fluctuations de prix. Or elle dépendait de façon croissante de ces devises pour son propre ravitaillement alimentaire et pour l’acquisition des nouvelles technologies. Le contre- choc pétrolier des années 1980 lui a porté un coup probablement plus terrible que la guerre d’Afghanistan. Il s’est ensuivi une remise en cause du mode de production socialiste par les élites gouvernementales soviétiques. Les élites chinoises ont fait le même constat, mais elles ont su conserver le pouvoir en adoptant de façon toujours plus résolue l’économie de marché.

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