Le Moyen-Orient dans la guerre froide

> > Le Moyen-Orient dans la guerre froide ; écrit le: 2 mai 2012 par La rédaction

Après 1945, la substitution croissante de l’hégémonie britannique par l’hégémonie américaine au Moyen-Orient est un produit exclusif de la guerre froide. Pour les stratèges occidentaux, il s’agit de combattre l’Union soviétique à partir du Moyen-Orient dans une logique de dissuasion (défense du Moyen-Orient). Les résidus de l’impérialisme européen sont des héritages à liquider, car ils sont des entraves au seul combat à mener : celui qui vise l’Union soviétique. On s’accommodera ainsi assez facilement des nationalisations économiques égyptiennes, syriennes et irakiennes. Même le Liban se débarrassera de ces restes sur une base purement commerciale.

Les Cold Warriors (guerriers de la guerre froide) américains sont prêts à toutes les manipulations pour assurer la victoire du « bien ». Ils favoriseront l’avènement de dictatures modernisatrices du moment qu’elles assurent leur ancrage occidental. Ils seront présents dans bien des tentatives de coups d’État, en particulier dans la Syrie des années 1950. Ils se heurteront en permanence à l’impossibilité de persuader les Arabes que le véritable ennemi est l’Union soviétique et non 1 ’État d’Israël. En voulant combattre le bloc de l’Est avec le pacte de Bagdad, ils vont l’attirer à l’intérieur du Moyen-Orient. Alors que l’on cherchait à maintenir la question de la Palestine à un bas niveau d’intensité, faute d’en trouver la solution politique, on va l’attiser en en faisant l’un des champs de bataille de la guerre froide.

En dehors de l’économie pétrolière, le désinvestissement atteindra son maximum. Le pétrole, au contraire, reste un produit vital assurant le relèvement économique de l’Europe et le fonctionnement de la machine de guerre occidentale. Il faut tout faire pour en assurer la protection, mais la meilleure garantie reste le lien indissoluble qui s’établit entre le producteur et le consommateur, d’où la relative souplesse des stratégies suivies. Il faut réunifier le marché divisé en « pétrole dollar » et en « pétrole sterling ».

Ce marché reste fortement cartellisé par les grandes compagnies dans les premières années d’après guerre. Cette cartellisation explique l’échec de la nationalisation des pétroles iraniens par Mossadegh en 1951. L’octroi de concessions à de nouveaux entrants à la fin des années 1950 met fin à cette régulation et provoque un mouvement de baisse des prix. Les pays producteurs y répondent par la constitution d’un contre-cartel, l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole), dont la mission est de relever les prix. Ils préparent ainsi la prise de contrôle nationale de leurs ressources pétrolières. Celle-ci réalisée, la cartellisation des pays producteurs n’arrive cependant pas à établir une régulation durable, en dépit du contrôle de la production et des réserves. Le marché mondial, particulièrement sensible aux mouvements spéculatifs à la hausse comme à la baisse, impose ses règles. En temps de paix, c’est l’économie de marché qui assure la gestion de la production et de la distribution du pétrole. La problématique de la sécurité énergétique, avec l’établissement de monopoles d’accès protégés par des forces militaires, n’existe que dans la virtualité d’un nouveau conflit mondial.

En dehors du circuit naissant de la rente pétrolière qui commence à devenir tangible à la fin des années 1950, la relation économique est liée directement au politique par le biais de l’aide internationale, considérée avant tout comme un instrument d’influence. À un moment, l’Égypte nassérienne réussit à bénéficier des aides conséquentes des deux grands blocs rivaux, rendant extrêmement « positif » son neutralisme officiel, mais quand elle se lance dans une guerre froide contre les monarchies pétrolières alliées des États-Unis, elle se prive de l’aide américaine et accroît sa dépendance envers l’Union soviétique.

On est là dans les ambiguïtés de l’esprit de Bandung. L’indépendance retrouvée permet d’aspirer à jouer un rôle dans les affaires mondiales. La dignité restaurée passe par cette affirmation de soi. L’anticolonialisme construit une communauté de destin sur les ruines des empires coloniaux. Faute d’investissements directs rejetés comme vestige de l’impérialisme, l’aide étatique extérieure devient indispensable, mais elle est considérée comme un dû dans le cadre d’un meilleur partage des richesses mondiales.

Jusqu’à la chute de l’Union soviétique, la guerre froide est un affrontement de puissances. La lutte contre l’impérialisme est un discours adopté par tous, mais elle devient avant tout un instrument de disqualification du compétiteur local. Les nationalismes arabes radicaux des années 1950 s’en servent contre les « modérés » alliés de l’Occident, et accusés par là d’être des soutiens conscients ou inconscients de l’État d’Israël. Les révolutionnaires des années 1960 se rêvent en aile arabe d’un mouvement progressiste mondial. La révolution palestinienne se trouve ainsi des alliés partout dans le monde.

On entre là dans le nouveau paradoxe des indépendances. Au XIXe siècle, les ingérences européennes avaient été aussi suscitées et manipulées par les acteurs locaux ayant leurs propres projets politiques. La clientélisation était à double sens et les Européens étaient impliqués, parfois à leur corps défendant, dans des conflits locaux pouvant aller jusqu’à des luttes de villages. En théorie, l’indépendance signifie la fin des ingérences. Il n’en est rien dans la mesure même où des coalitions hétéroclites peuvent se constituer pour s’opposer à des tentatives d’hégémonie régionale. L’Égypte nassérienne suscite ainsi un tel mouvement en 1958 lors de la constitution de la République arabe unie (RAU) et de la révolution irakienne. Il s’ensuit une intervention militaire américaine au Liban et l’envoi de forces britanniques en Jordanie. Les trois guerres du Golfe successives sont la démonstration de la constance de l’appel à l’étranger, pudiquement qualifié d’« internationalisation de la crise ». Héritée de l’Empire ottoman, la logique consistant à rechercher l’implication extérieure se maintient, voire se renforce. Ainsi le nationalisme arabe a fait appel aux Franco-britanniques durant la Première Guerre mondiale puis à l’Allemagne nazie et aux États-Unis durant la Seconde, pour enfin s’adresser à l’Union soviétique durant la guerre froide.

L’implication extérieure peut descendre aussi au niveau infra-étatique, comme le montre la question des Kurdes d’Irak. Jusqu’en 1958, ils sont les alliés de l’Union soviétique contre la monarchie hachémite. Ensuite, ils recevront périodiquement des aides iraniennes, américaines et israéliennes destinées à affaiblir les régimes « progressistes » de Bagdad. Pour les nouveaux États indépendants, le cauchemar sera régulièrement de voir leurs « minorités » utilisées par leurs compétiteurs régionaux ou par les puissances extérieures. Ils se serviront d’ailleurs de cette crainte pour refuser une véritable démocratisation, synonyme selon eux d’explosion de l’État. Les différentes guerres civiles qu’a connues la région (Jordanie, Irak, Syrie, Liban) sont toujours en quelque sorte des « guerres pour les autres », selon l’expression de Ghassan Tuéni.

La guerre froide attise mais aussi régule les conflits. Les acteurs locaux de diverses natures tentent de l’utiliser à leur profit. Les indépendances, loin de mettre fin à l’appel à l’étranger, en multiplient les occasions. Comme on peut le voir dans les différentes guerres israélo- arabes à partir de 1956, la guerre froide impose aussi une régulation des conflits parce qu’aucune grande puissance ne peut se permettre une défaite complète de ses clients et qu’elle tend toujours à démarcher les fidèles de l’autre bloc.

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