Impérialisme, anti-impérialisme et empire aujourd’hui : La république impériale

> > Impérialisme, anti-impérialisme et empire aujourd’hui : La république impériale ; écrit le: 2 mai 2012 par La rédaction

Si l’on s’en tient à la définition de l’empire comme une domination s’exerçant sur des territoires et des populations dotés de statuts juridiques divers, c’est clairement un abus de langage de parler d’« empire américain » aujourd’hui. George W. Bush et Condo- leezza Rice ont affirmé à plusieurs reprises que leur pays ne convoitait aucun territoire supplémentaire. Les empires de type classique sont tous des structures antérieures à l’État-nation et l’avènement de ce dernier a entraîné leur ruine, qu’ils fussent continentaux ou ultra- marins (sauf en cas de refoulement, cantonnement et génocide des populations indigènes). L’empire étant pluriel par nature, l’entité politique qui s’en rapproche le plus aujourd’hui est l’Union européenne, nouveauté absolue dans l’histoire : l’empire par consentement. Sa définition géographique actuelle est par nature continentale. Le débat sur l’entrée de la Turquie pose au moins partiellement la question d’y ajouter une dimension ultramarine (compte tenu du fait qu’il reste quelques « confettis » des empires coloniaux européens).

Raymond Aron définissait une politique impérialiste comme celle d’un pays cherchant à se doter d’un empire au sens classique du terme. En revanche, il admettait qu’une grande puissance avait vocation à jouer un rôle politique mondial et que l’on pouvait donc dire que plus il existe une différence de puissance, plus il y a vocation impériale :

La grande puissance devient de plus en plus impériale à mesure que l’écart s’élargit entre elle et ses alliés, quand elle est amenée à prendre la défense ou la responsabilité de zones étendues du champ diplomatique. En un sens un système bipolaire appelle inévitablement une diplomatie impériale de la part de chacun des deux Grands afin de limiter l’action du rival.

Si les États-Unis ont bien eu un empire colonial au lendemain de la guerre avec l’Espagne, sa taille était relativement médiocre par rapport à l’ampleur géographique de la métropole. La référence à un « empire américain » est réapparue durant la guerre froide, surtout dans les années 1960, comme instrument polémique associant les Etats-Unis aux anciennes puissances coloniales dans la condamnation d’un néo-colonialisme à base commerciale. Claude Julien et Raymond Aron se sont opposés à ce sujet dans une célèbre polémique. Pour la critique de gauche, « l’exploitation des matières premières » des pays du Tiers-Monde par les États-Unis, et accessoirement par les pays européens, fonde la notion d’empire et de néo-colonialisme. Aron répond que la consommation des matières premières est le fait des économies industrielles et que son inégale répartition dans le monde résulte de l’inégale industrialisation de ce monde. Il aurait pu ajouter que cette notion d’exploitation des matières premières est absente de la théorie classique de l’impérialisme.

Le terme « empire » est revenu en force avec la disparition de l’Union soviétique, faisant des États- Unis la seule superpuissance, « l’hyperpuissance », selon l’expression d’Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères. Son utilisation ne renvoie pas à la définition de l’empire comme construction politique, elle est ici métaphore de l’expression de la puissance hégémonique, voire pour certains de la mondialisation elle-même qui affaiblit les cadres étatiques, même les plus solidement établis.

Comme pour la Grande-Bretagne du XIXe siècle, le rôle hégémonique des États-Unis s’est établi en fonction même de leur place dans l’économie mondiale, totalement écrasante au milieu du XXesiècle. La puissance économique ne vient pas de l’hégémonie, c’est cette hégémonie qui en résulte. En se lançant dans la guerre froide sur des fondements géopolitiques, les élites gouvernementales ont eu le sentiment d’agir défensivement face aux menaces communistes. Les retraits européens impliquent de plus en plus les États-Unis dans les affaires locales. Les actions clandestines (covert action) de la CIA s’appuient sur des forces sociales ou des groupes ethniques et religieux dont la vertu cardi­nale est d’être anticommunistes. Bien évidemment, toute force désireuse d’obtenir un soutien américain s’empresse de remplir ce cahier des charges, quitte à inventer la menace communiste quand elle n’existe pas. Les considérations stratégiques importent de plus en plus, d’où l’abandon des programmes de réformes sociales prônés dans les premiers temps par les Cold Warriors américains. Au lieu de réformes agraires, on a les escadrons de la mort. La contre-insurrection passe par l’élimination physique des meneurs réels ou potentiels. Intellectuels et dirigeants syndicaux sont les premiers visés. Lors des coups d’État en Irak en 1963 et en Indonésie en 1965, les services de renseignements américains fournissent des listes de personnes à exécuter.

Cette politique impériale transforme la société et l’économie américaines. Les deux guerres mondiales poussent à renforcer les pouvoirs du président, « chef de guerre », au détriment du Congrès, conduisant à l’idée de « présidence impériale ». La guerre froide a pérennisé l’existence d’une puissante armée permanente en étroite relation avec les industries d’armement. Témoin et acteur de ces événements, le président Eisenhower, dans son discours d’adieu, le 17 juin 1961, a adressé un célèbre avertissement à ses concitoyens :

Jusqu’au plus récent conflit mondial, les États-Unis n’avaient pas d’industrie d’armement. Les fabricants améri­cains de socs de charrues pouvaient, avec du temps et sur commande, forger des épées. Mais désormais, nous ne pouvons plus risquer l’improvisation dans l’urgence en ce qui concerne notre défense nationale. Nous avons été obligés de créer une industrie d’armement permanente de grande échelle. De plus, trois millions et demi d’hommes et de femmes sont directement impliqués dans la défense en tant qu’institution. Nous dépensons chaque année, rien que pour la sécurité militaire, une somme supérieure au revenu net de la totalité des sociétés US.

Cette conjonction d’une immense institution militaire et d’une grande industrie de l’armement est nouvelle dans l’expérience américaine. Son influence totale, économique, politique, spirituelle même, est ressentie dans chaque ville, dans chaque Parlement d’État, dans chaque bureau du Gouvernement fédéral. Nous reconnaissons le besoin impératif de ce développement. Mais nous ne devons pas manquer de comprendre ses graves implications. Notre labeur, nos ressources, nos gagne-pain… tous sont impliqués ; ainsi en va-t-il de la structure même de notre société.

Dans les assemblées du gouvernement, nous devons donc nous garder de toute influence injustifiée, qu’elle ait ou non été sollicitée, exercée par le complexe militaro- industriel. Le risque potentiel d’une désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime existe et persistera. Nous ne devons jamais laisser le poids de cette combinaison mettre en danger nos libertés et nos processus démocratiques. Nous ne devrions jamais rien prendre pour argent comptant. Seule une communauté de citoyens prompts à la réaction et bien informés pourra imposer un véritable entrelacement de l’énorme machinerie industrielle et militaire de la défense avec nos méthodes et nos buts pacifiques, de telle sorte que sécurité et liberté puissent prospérer ensemble.

Le complexe militaro-industriel rappelle la définition schumpetérienne de l’impérialisme, et il démontre qu’il n’est pas une survivance du passé mais le produit des circonstances présentes. La conduite de la guerre froide influe directement sur la politique intérieure. La peur de la destruction nucléaire pèse en permanence sur les esprits. Le maccarthysme ou combat contre l’ennemi intérieur communiste est le premier avertissement des dangers qui menacent les libertés publiques. La compétition politique auprès des pays du Tiers-Monde est un des moteurs de la déségrégation raciale, car cette dernière constitue un grave handicap pour la politique étrangère. Les Américains « à trait d’union » (Latino- Américains, Italo-américains, Gréco-Américains, etc.) constituent des groupes de pression en faveur de la cause de leurs pays d’origine et les pays étrangers travaillent leurs relations publiques auprès de la classe dirigeante. Ces interventions brouillent la définition des intérêts « nationaux » (vitaux) quand on doit prendre en compte les enjeux de politique intérieure. Les « groupes de pression » pro-israéliens contrarient la définition d’une stratégie au Moyen-Orient qui ne soit pas antagoniste des opinions publiques de cette vaste région.

Les débats sur la politique étrangère définissent des écoles de pensée qui sont aussi des groupes en compétition pour la direction politique. L’isolationnisme reste un courant important servant de repoussoir pour les autres tendances. L’ouverture du système politique américain fait que la plupart des décideurs sont recrutés en dehors de la bureaucratie gouvernementale, en particulier dans le milieu des intellectuels et des universitaires, situation impensable en Europe où la classe politique et l’administration sont en étroite relation. De ce fait, le débat public sur la politique étrangère a des répercussions directes sur sa conduite, d’où la volonté des groupes en compétition d’accéder à une position hégémonique.

La première génération des Cold Warrïors a été surtout recrutée dans Y establishment protestant de Nouvelle-Angleterre. Leur anticommunisme peut se marier avec une position dite « libérale » en matière sociale, c’est-à-dire de centre gauche selon la terminologie politique européenne. Leur échec historique a été la guerre du Vietnam qui a conduit à une remise en cause de leurs postulats intellectuels et de leur hégémonie politique. Leur succède alors une école « réaliste » qui tient compte des rapports de force et place au second plan les considérations morales.

Le nouveau réalisme permet, lors de la présidence de Richard Nixon, le retour aux principes de l’équilibre des puissances, reproduction du modèle européen précédent. La détente (en français dans le texte) est un jeu dynamique qui n’interdit pas les coups fourrés de part et d’autre. Nixon se rend à Pékin et Kissinger travaille à faire passer l’Egypte dans le camp occidental. Les Soviétiques profitent de l’effondrement de l’empire colonial portugais pour s’impliquer directement dans le cône sud de l’Afrique. Leur projection militaire à longue distance récemment acquise est mise en action. Ces actions offensives ne sont pas perçues comme telles et ne doivent pas remettre en cause la détente.

Quand l’Union soviétique envahit l’Afghanistan en 1979, elle y voit un acte défensif. Pour les Occidentaux, c’est au contraire le signal de la reprise de la guerre froide et de la fin de la détente. A ce moment-là émerge la nouvelle école, dite néo-conservatrice, qui, au nom d’un refus de tout relativisme et des valeurs suprêmes de la démocratie et des intérêts américains confondus, reprend l’esprit de croisade contre l’Union soviétique et le recours aux solutions militaires, d’où sa proximité avec le complexe militaro-industriel. Les néoconservateurs accusent les réalistes d’admettre un déclin de la puissance américaine et de chercher à s’en accommoder. A partir de la présidence de Ronald Reagan, néoconservateurs et réalistes alterneront ou coexisteront à l’intérieur du système de prise de décision.

Si les Etats-Unis se dotent d’un réseau unique de bases militaires partout dans le monde et multiplient les alliances militaires permanentes, ils cherchent à se doter d’un leadership, d’une hégémonie, et non à conquérir de nouveaux territoires. La métropole impériale n’est pas ouverte aux populations des pays soumis à l’hégémonie. On doit parler plutôt de « république impériale » que d’« empire américain ». L’existence de menaces est indispensable au maintien du système. Pour les néoconservateurs, les États-Unis doivent être à même de disposer d’une supériorité militaire tellement écrasante qu’aucun pays ne pourra se mettre en position de contester leur politique.

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