Impérialisme, anti-impérialisme et empire aujourd’hui : Les matières premières et la rente pétrolière

> > Impérialisme, anti-impérialisme et empire aujourd’hui : Les matières premières et la rente pétrolière ; écrit le: 2 mai 2012 par La rédaction

Sur le plan mondial, les régulateurs occidentaux ont voulu tirer immédiatement les conséquences de la fragmentation économique des années 1930 et de la crise de l’accès aux matières premières. L’objectif défini dès le départ a été de rétablir l’unité du marché mondial et d’assurer une baisse progressive de la protection douanière. Il s’est ensuivi une aide américaine importante au relèvement économique de l’Europe et secondairement du Japon. La réussite de cette politique a permis une intensification des échanges entre pays industrialisés par un jeu d’investissements croisés.

Les pays non industrialisés ont été considérés comme des fournisseurs de matières premières indispensables à l’économie industrielle, surtout dans un certain nombre de domaines considérés comme stratégiques. Dès lors s’est posée la question de la dégradation des termes de l’échange, les prix des matières premières ayant tendance à baisser et ceux des produits manufacturés à monter.

En même temps, l’aide au développement, c’est-à-dire une mise au niveau des pays industrialisés, a été définie comme objectif politique. Le modèle dominant dans les pays dits du Tiers-Monde a été l’industrialisation par substitution des importations. On connaît la critique de ce modèle, formulée dès les années 1960. Il oriente la production vers le marché intérieur et cette dernière se bloque dès que ce marché se trouve saturé. Etant fondé sur la protection douanière, il tend à maintenir des coûts de production élevés et assure la perpétuation de monopoles locaux, publics ou privés. Il a besoin pour fonctionner de l’importation de biens intermédiaires alors que l’absence d’exportation ne permet pas de couvrir cette charge. Les entreprises nationalisées perdent ainsi le contact avec le marché mondial et se privent des progrès généraux de la productivité, en termes d’organisation aussi bien que de technologies de pointe. La gestion politique devient clientéliste, ce qui renforce l’absence de compétitivité.

S’il n’existe pas en même temps une stratégie d’exportations de biens vers le marché mondial avec les conditions de compétitivité qu’elle implique, il n’y a pas d’industrialisation équivalant à un rattrapage des sociétés développées. Tel a été le raisonnement du Japon puis des nouveaux pays industriels d’Asie qui ont été du même coup contraints de s’ouvrir toujours plus au marché mondial. Le succès initial attire les investissements étrangers qui apportent avec eux les instruments les plus modernes de production. Il faut alors un effort correspondant en formation afin de répondre aux besoins de main-d’œuvre qualifiée. L’industrialisation actuelle de la Chine est ainsi fondée sur une importation massive de capitaux étrangers. Et l’on est loin de la critique du néo-colonialisme.

La question des investissements orientés vers l’étranger doit intégrer dans l’analyse deux aspects distincts : celui du réinvestissement et celui de l’influence politique. Les profits des investissements sont soit réinvestis, soit rapatriés, et c’est le solde des opérations qui détermine si c’est le rapatriement ou le réinvestissement qui l’a emporté. En général, le réinvestissement est dominant dans les économies industrialisées, et le rapatriement dans les économies productrices de matières premières. Ces dernières, pour se procurer des devises et limiter le chômage, s’orientent vers l’exportation de main-d’œuvre et l’importation de touristes. Le recours à l’endettement extérieur complète ces stratégies d’acquisition de devises.

Les pays émergents sont ceux qui ont su jouer de l’investissement étranger et l’orienter vers le réinvestissement. Le rapatriement d’une partie des profits tient certainement un rôle dans la balance des comptes, mais comme il s’exerce en général au détriment des pays considérés comme pauvres, leur volume est très secondaire par rapport à l’ensemble des flux financiers. Il ne constitue pas une rente déterminante pour l’économie des pays industrialisés. Les matières premières restent vitales pour faire tourner l’économie du XXe siècle, mais le moteur de l’expansion se trouve ailleurs.

Les investissements étrangers peuvent avoir des impacts politiques considérables, essentiellement en fonction de la taille de l’économie considérée. Les pays dominés du XIXe siècle l’étaient du fait que les Européens et les Nord-Américains contrôlaient l’essentiel du secteur moderne de l’économie et, par le biais de l’endettement, les finances de l’État. La protection des investissements a entraîné des interventions militaires, voire des occupations, de plus ou moins longue durée. Tels ont été les cas, par exemple, de l’Egypte après 1882 ou de Cuba après 1898. Selon les époques, l’investissement étranger a été considéré comme un danger pour l’indépendance ou un facteur de stimulation de la croissance de l’économie nationale.

Le schéma de dégradation des termes de l’échange et de l’échec de l’industrialisation par substitution des importations connaît une exception essentielle : celle des pays exportateurs de pétrole, en particulier au Moyen-Orient.

Si l’impérialisme est omniprésent dans le discours des acteurs moyen-orientaux, sa réalité est fort éloignée du modèle défini par Lénine. Les nationalisations économiques et le choix de l’industrialisation par substitution des importations limitent considérablement les

investissements occidentaux, alors que la stratégie d’exportation reste toujours limitée aux matières premières, au pétrole avant tout. Même dans ce domaine, les prises de contrôle par les États producteurs des industries pétrolières signifient la fin de l’investissement direct étranger, au point d’en arriver autour de l’an 2000 à une pénurie d’investissements à la veille d’une vigoureuse remontée des prix.

Loin d’être importatrice de capitaux, la région devient exportatrice en deux étapes successives. La première est liée aux nationalisations avec les indemnisations au moins partielles des intérêts étrangers et la fuite des capitaux d’une partie de la bourgeoisie. Sont spécialement concernées les communautés dites « étrangères » en Egypte et les bourgeoisies syriennes et irakiennes, voire palestiniennes (dans un autre contexte). Si, en valeur monétaire, ces exportations n’atteignent pas des niveaux importants, la perte en capital humain est considérable. Tout un milieu d’entrepreneurs dynamiques se trouve éliminé tandis que le monde industrialisé s’est enrichi des compétences venues du Moyen-Orient.

La seconde étape est liée à la rente pétrolière, dont les effets deviennent sensibles à partir de la fin des années 1950. Une fois couverts les besoins immédiats des États producteurs et après une distribution régionale de la rente pour des motifs essentiellement politiques, le surplus est réinvesti dans l’économie du monde industrialisé qui assure une meilleure rentabilité et une plus grande sécurité. C’est ce que l’on a appelé naguère le recyclage des « pétrodollars ». Ces exportations sont le fait soit des États eux-mêmes avec des fonds constitués afin d’assurer l’avenir (fonds dits « souverains »), soit des fortunes locales considérables liées aux pouvoirs en place, soit des entrepreneurs non nationaux des pays producteurs (ces deux dernières catégories pouvant se confondre en partie, comme dans le cas du groupe Hariri). Le système du « garant », du « sponsor » ne permet pas aux étrangers de disposer directement de propriétés, d’où une incitation à préserver une partie des capitaux en les envoyant dans des pays dits « sûrs ». Même les pays non pétroliers, où souvent la richesse est liée au pouvoir, exportent pour cette raison une partie de leurs capitaux.

Tout se passe comme si le schéma léniniste se trouvait totalement renversé. L’économie régionale tout entière est constituée par des rentes de différentes natures, et l’une d’elles n’est autre que le produit des investissements moyen-orientaux dans l’économie des pays industrialisés. En conséquence, si la performance de la région en termes de production est assez faible (l’ensemble de l’économie du monde arabe équivaudrait en valeur à celle du Bénélux ou de la Russie d’après 1991), son stock de capitaux privés et publics est sans commune mesure, au moins pour les monarchies pétrolières de la péninsule Arabique.

Lénine citait Hobson pour décrire le parasitisme consubstantiel à l’impérialisme : Une grande partie de l’Europe occidentale pourrait alors prendre l’apparence et le caractère qu’ont maintenant certaines parties des pays qui la composent : le sud de l’Angleterre, la Riviera, les régions d’Italie et de Suisse les plus fréquentées des touristes et peuplées de gens riches – à savoir : de petits groupes de riches aristocrates recevant des dividendes et des pensions du lointain Orient, avec un groupe un peu plus nombreux d’employés professionnels et de commerçants et un nombre plus important de domestiques et d’ouvriers occupés dans les transports et dans l’industrie travaillant à la finition des produits manufacturés. Quant aux principales branches d’industrie, elles disparaîtraient, et la grande masse des produits alimentaires et semi- ouvrés affluerait d’Asie et d’Afrique comme un tribut.

La rente pétrolière fonctionne à l’inverse. Ses bénéficiaires se trouvent en position de « parasites » de la production occidentale et fréquentent d’ailleurs les régions citées dans le texte.

Si l’impérialisme existe toujours dans cette région du monde, ou plutôt la politique impériale, sa base économique est totalement différente. Il est là pour sécuriser les détenteurs locaux des richesses, tout autant dans l’économie de la production pétrolière que dans l’exportation des capitaux. On l’a très bien vu lors de la crise de 1990. La première décision prise a été de geler les avoirs koweïtiens à l’extérieur avant de reconquérir l’Émirat. Si on reste dans une vision léniniste, l’on doit parler de compénétration ou d’osmose entre les détenteurs du capital en Occident et au Moyen-Orient. On a pu ainsi décrire le groupe Carlyle comme une entreprise liée au complexe militaro-industriel américain et au parti républicain avec une forte participation de capitaux saoudiens. Au xxf siècle, les fonds souverains des pays exportateurs de pétrole ou des pays récemment industrialisés renouvellent l’interrogation classique : danger pour l’indépendance nationale ou stimulation pour la croissance économique ?

La rente pétrolière a bien inversé les termes de l’échange en se dédoublant en rente financière fondée sur le réinvestissement. Le facteur nouveau est que ce sont les pays jadis exportateurs de capitaux qui se posent maintenant la question des conséquences des prises de contrôle d’entreprises emblématiques de leur économie par des fonds venus de pays non occidentaux.

Bien évidemment, les Etats-Unis assurent la sécurité de la production pétrolière et des voies d’approvisionnement, mais ils le font tout aussi bien dans leur intérêt que dans celui de l’ensemble des pays consommateurs. Leur protection bénéficie autant à l’Europe qu’au Japon ou à la Chine. Ils se rendent ainsi indispensables, ce qui est un facteur du maintien de leur hégémonie. Une défaillance américaine porterait un coup très dur à l’ensemble de ces économies et impliquerait pour ces pays un effort militaire considérable qu’ils n’ont pas du tout envie de fournir. La dépendance du reste du monde envers l’appareil militaire américain rend impossible toute volonté de se heurter frontalement aux Etats-Unis.

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