ÉPILOGUE VERS LA PAIX MONDIALE

> > ÉPILOGUE VERS LA PAIX MONDIALE ; écrit le: 8 janvier 2013 par La rédaction modifié le 8 octobre 2014

Isaïe annonçait que dans l’avenir les peuples transformeront leurs épées en houes et leurs lances en faux. Les temps contemporains ne semblent pas avoir confirmé cette prophétie. Le XIXe siècle avait connu 25 années de paix, le XXe siècle en aura connu seulement deux, toutes deux situées avant 1914. Autrement dit, le monde n’aura pas joui d’une seule journée de paix depuis 1914 : la plupart du temps même, plusieurs guerres se déroulent simultanément et lorsqu’un incendie s’éteint ici, un autre s’allume ou se rallume là. Nietzsche avait donc raison contre Victor Hugo : le XXe siècle a été le siècle de la guerre.
Il y a dans le monde d’aujourd’hui dix fois plus de soldats que de médecins  donc dix fois plus de gens qui tuent que de gens qui sauvent. L’argent consacré aux armes dépasse de beaucoup celui consacré à l’éducation et à la culture. Dans un chapitre de son livre sur la guerre, Gaston Bouthoul écrivait que « le propre des sociétés humaines est qu’elles s’attendent toujours à la guerre ». Ce diagnostic réaliste est de 1953. La question à présent est de savoir s’il est toujours vrai au début du XXIe siècle.
L’époque actuelle aura connu parallèlement à la « course aux armements » une véritable politique de désarmement médiatiquement beaucoup plus discrète. Or l’idée de désarmement s’oppose frontalement à l’antique adage (si tu veux la paix, prépare la guerre) : si tu veux la paix, prépare la paix. En 1985, les deux superpuissances rivales, sinon ennemies, possédaient l’équivalent de 500 000 bombes d’Hiroshima. Entre 1985 et 2002, l’effectif mondial de chars, de pièces d’artillerie, d’avions de combat, et de navires de guerre a été réduit d’un quart. Les stocks de têtes nucléaires ont diminué des deux- tiers, les dépenses militaires d’un tiers, les exportations d’armes de plus de la moitié, le nombre de soldats de plus du quart, enfin les effectifs dans l’industrie de l’armement ont baissé de plus de la moitié. Au début des années 1960, on pensait que le nombre de pays détenteurs de l’arme atomique pourrait rapidement atteindre la trentaine. On en est aujourd’hui, en 2006, à moins de dix. La prolifération nucléaire semble donc contenue, le traité de non-prolifération1 paraît avoir été efficace.
Leibniz faisait remarquer que le mal a une plus grande visibilité que le bien – d’où l’illusion que nous avons d’un monde voué au pire. Le culte de l’accident et de la catastrophe entretenu par les médias modernes renforce cette illusion : nous savons qu’une guerre éclate lorsqu’elle éclate, nous savons qu’elle se continue, mais nous ignorons presque toujours si et quand elle se termine. Durant la période de la guerre froide, plus du tiers des pays dans le monde avaient été affectés par une guerre civile à un moment ou à un autre. Or, il y a eu davantage de conflits civils résolus par la négociation ces quinze dernières années que durant les deux siècles précédents. Alors qu’entre 1946 et 1991, le nombre de confrontations armées avait triplé, il a baissé de près de moitié depuis lors. La diminution du nombre de conflits armés depuis la fin de la guerre froide peut être mise au compte des opérations multilatérales de pacification dont le nombre a spectaculairement augmenté. De plus, les victimes de ces guerres tendent à être moins nombreuses : près de 40 000 morts en moyenne en 1950, 600 en 2002. Cela dit, il restait tout de même 60 conflits armés en 2005 (la quasi-totalité sont des guerres civiles). Mais désormais le pacifisme a gagné une bonne partie de l’opinion publique mondiale. Dans un discours prononcé devant les étudiants de Harvard, en 1978, Alexandre Soljénitsyne constatait la disparition du courage dans les sociétés occidentales. Le pacifisme4 en effet n’est pas dépourvu d’équivoque5 : il pourrait être le symptôme d’un effondrement de la volonté de puissance, au sens nietzschéen du terme. De fait, la paix entretient une connivence certaine avec la mort (des défunts, on disait et on souhaitait qu’ils reposent en paix). Dans ses Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire, Patocka soutenait que le seul qui puisse vouloir, avec authenticité, la paix, est celui dont l’horizon a été occulté par l’horreur de la guerre et qui a connu le paroxysme du front. Tel est, en effet, le cas du peuple allemand et du peuple japonais après 1945. Mais que peut signifier « vouloir la paix » pour des générations qui n’ont jamais connu, sinon par images télévisées et cinématographiques, la guerre ?

L’influence croissante du pacifisme est sans doute liée à l’extension de l’idéal et de la pratique démocratiques dans le monde. Déjà Spinoza faisait observer qu’à la différence de la monarchie, « la caractéristique principale de la démocratie consiste en ce que sa valeur se manifeste beaucoup plus dans la paix que dans la guerre ». Dans une démocratie, la majorité « n’éprouvera jamais l’envie d’entrer en guerre » car elle craindra trop de perdre richesse et liberté. Kant recourra à un argument de ce genre lorsqu’il fera de la république la condition de la paix universelle. Tocqueville compliquera quelque peu le constat en faisant observer que si les peuples démocratiques désirent naturellement la paix, les armées démocratiques désirent naturellement la guerre. L’esprit militaire et l’esprit révolutionnaire connaissent un déclin parallèle avec l’égalisation des conditions qui est, selon Tocqueville, la grande caractéristique des sociétés démocratiques. Il y a cercle, dit l’auteur de De la démocratie en Amérique : « l’élite de la nation évite la carrière militaire parce que cette carrière n’est pas honorée ; et elle n’est point honorée parce que l’élite de la nation n’y entre plus ». Cette tendance à la paix finit par gagner de proche en proche le monde entier : « Lorsque le principe de l’égalité ne se développe pas seulement chez une nation mais en même temps chez plusieurs peuples voisins […], les guerres deviennent plus rares ». Depuis longtemps déjà la littérature ne compose plus d’hymnes guerriers, et elle ne connaît plus l’épopée. En 1977, le quart seulement des 140 États indépendants était des démocraties. Aujourd’hui, plus de la moitié des 200 États sont démocratiques. Il est de fait que deux démocraties ne se font pas la guerre ; la guerre voit s’opposer ou bien deux dictatures, ou bien une démocratie et une dictature, jamais deux démocraties. En outre, une démocratie est beaucoup moins susceptible de sombrer dans la guerre civile car les conflits qui la déchirent tendent à être résolus par la négociation.
« Les passions qui inclinent les hommes à la paix sont, disait Hobbes, la crainte de la mort, le désir des choses nécessaires à une vie agréable, l’espoir de les obtenir par leur industrie ». Ce qui a contrario signifie que là où la crainte de la mort, les plaisirs matériels et la volonté de travail ne sont pas assez puissants, la guerre apparaîtra comme une forme normale d’action. N’est-ce pas précisément ce que l’on constate chez les terroristes d’aujourd’hui ? Comment convaincre celui qui aspire à la mort et méprise confort et travail, de renoncer à la violence ?
La citation de Hobbes nous délivre un autre enseignement indirect : seules les passions pourraient établir la paix parmi les hommes – des passions inverses de celles qui les poussent à la guerre. L’idée va contre toute une tradition qui, des stoïciens à Alain, en passant par Érasme et Kant, voyait dans la paix le fruit de la seule raison. Proudhon, dont on a évoqué plus haut l’apologie, termine son ouvrage par ce constat : « L’humanité seule est grande, elle est infaillible. Or je crois pouvoir le dire en son nom : l’humanité ne veut plus la guerre ». « L’héroïsme du travail » remplacera celui de la guerre.

L’idée libérale selon laquelle la liberté du commerce et des échanges favorise la paix entre les nations semble confirmée par les faits récents. Il n’est pas difficile de voir qu’une idéologie comme le bullionnisme est rendue aujourd’hui proprement impossible grâce à la mondialisation. Pour Jeremy Bentham, c’est le commerce qui mettra fin à l’état de guerre entre les Etats, pour Saint-Simon, c’est l’industrie. Auguste Comte, disciple de Saint-Simon, se fait l’écho de ces idées dans sa Cinquante et unième leçon du Cours de philosophie positive : la vie industrielle est destinée à remplacer la vie militaire : « Qu’est-ce primitivement que l’ardeur guerrière, considérée isolément de toute discipline morale, et abstraction faite de toute destination sociale ? Rien autre chose au fond qu’une combinaison spontanée de l’aversion naturelle du travail avec l’instinct d’une domination brutale ; d’où il résulte habituellement une impulsion plus nuisible, et non moins ignoble, que celle tant reprochée aux cupidités industrielles ». La prépondérance finale de la vie industrielle prépare « l’avènement final d’une ère pleinement pacifique ». Dans le Système de politique positive, Auguste Comte voit dans le passage de l’activité militaire à l’activité industrielle la loi de l’évolution temporelle de l’humanité à côté de la loi des trois états qui est celle de son évolution spirituelle. Benjamin Constant faisait remarquer que dans les temps modernes une guerre coûte davantage qu’elle ne rapporte ; une société industrielle n’a plus besoin de rapines et de conquêtes pour se développer et les valeurs héroïques ne comptent plus pour elle. Dans l’Antiquité, les peuples combattaient et avaient à la suite des guerres des esclaves pour les nourrir. Mais les peuples modernes produisent par eux-mêmes. Le travail remplace le vol. Raymond Aron appelle paix de satisfaction (par opposition à la « paix de puissance » et à la « paix d’impuissance ») la paix désirée et établie par les sociétés libérales qui sont parvenues à assurer à leurs membres la satisfaction de leurs besoins fondamentaux. De telles sociétés n’imaginent même plus que l’on puisse agresser un Etat voisin pour acquérir des richesses supplémentaires.
La région du monde qui actuellement reste à l’écart de ce grand mouvement de pacification est l’Afrique subsaharienne : les conflits y font plus de victimes que dans toutes les autres guerres réunies. Les conflits violents exacerbent les conditions qui les ont au départ générés, créant un « piège à conflit » dont il est difficile de s’échapper : parce qu’elle aggrave la misère, la guerre apparaît en même temps comme un moyen d’y échapper, aussi finit-elle par s’auto-entretenir.
La possibilité d’une destruction totale du monde et de l’humanité bouleverse, on l’a vu plus haut, les données de la stratégie traditionnelle. La menace apocalyptique du nucléaire fait disparaître le politique parce que l’anéantissement n’est pas un choix politique. Classique, la guerre demeurait nécessaire ; nucléaire, elle devient impossible. Toute la « polémodicée », la justification de la guerre, ne pouvait se concevoir qu’en relation avec la guerre relative. Peu avant la guerre de 1914, Norman Angell avait publié un ouvrage dans lequel il soutenait la thèse que la guerre dans les temps modernes n’est même plus avantageuse pour le vainqueur. Le vainqueur d’une guerre nucléaire risquerait de subir sa victoire comme une défaite. Les puissances militaires disposent d’arsenaux inutilisables et contre- productifs. Le défi majeur que la doctrine de la dissuasion a eu à affronter est le caractère non crédible de la menace sur laquelle la dissuasion est censée reposer. On forme une intention dissuasive afin de ne pas la mettre à exécution. Ce type d’intention est auto-invalidant. Le monde actuel connaît ce paradoxe : les moyens de la guerre absolue débouchent sur la paix relative. De fait, la « guerre froide » a constitué quelque chose d’entièrement inédit dans l’histoire : pour la première fois, les deux puissances rivales qui se disputaient l’hégémonie ne se sont jamais directement fait la guerre. Mais une nouvelle génération d’armes, les armes à effet IEM, est peut-être en train de transformer la stratégie de dissuasion. Avec l’arme nucléaire classique, ce qui était gagné en dissuasion était perdu en emploi. La menace de terreur totale n’est plus crédible d’où les recherches en direction d’armes à la fois dévastatrices et (du moins théoriquement) non létales. Cela dit, la dissuasion reste efficace dans le cadre des relations entre Etats. Mais précisément, c’est la puissance des Etats qui, dans le cadre de la mondialisation, est affaiblie. Cet affaiblissement peut être un facteur de guerre (les guerres africaines sont à la fois causes et effets de cet affaiblissement) mais aussi facteur de paix.
Le principe des nationalités qui remplaça au XIXe siècle le principe de légitimité dynastique parut à l’origine être un facteur de paix jusqu’à ce qu’il débouche sur les conflits mondiaux. « Les grandes guerres contemporaines sont le résultat des études historiques », avait diagnostiqué Nietzsche. Si, comme le pensait Clausewitz, la guerre est la simple continuation de la politique avec d’autres moyens, il n’est plus impossible d’envisager la fin de la guerre comme un effet possible de la fin de la politique. Non seulement les guerres d’annexion et les guerres pour la défense territoriale ont disparu de notre horizon mais elles nous semblent désormais inenvisageables. Et il n’y a plus de ministère de la guerre, ni même de ministère des armées, il y a désormais les ministères de la défense. Hommage que le vice rend à la vertu, l’hypocrisie internationale est de règle.
Contrairement à une opinion communément répandue, la baisse du nombre des guerres est beaucoup plus due à leur suppression ou à leur endiguement qu’à la résolution des problèmes d’où elles sont issues (qui résoudra jamais les problèmes de liberté et de justice où se débattent les hommes ?). Certes, le duel ne disparut pas d’un coup avec sa mise hors-la-loi par les législations d’Etat mais s’il finit par être regardé comme une anomalie, c’est parce que la loi l’interdisait. Il est loisible de penser que la guerre pourrait connaître un même destin à l’échelle du monde.
Ernst von Salomon disait déjà dans les années 1920 : « La guerre est finie, mais les guerriers sont toujours là ». On a parlé de « guerres asymétriques » à propos des guerres qui mettent aux prises des puissances très inégales : un Etat nucléaire d’un côté (au premier chef, les Etats-Unis), un Etat faible ou une organisation terroriste sans État, de l’autre. Les interventions armées effectuées par les États-Unis depuis une dizaine d’années ont été appelées guerres, mais on peut aussi se demander si ces « interventions » sont encore des guerres, si elles ne sont pas plutôt des opérations de police internationale. Dans ces guerres asymétriques, il n’y a plus de choc frontal entre armées opposées, plus de champ de bataille. Même si le concept de « guerre propre », de « guerre zéro mort » apparaît davantage comme un thème de propagande que comme un fait réel, il n’en reste pas moins vrai que la brièveté de ces interventions rendues possibles par une écrasante supériorité technologique unilatérale tend à réduire le nombre des victimes.
Par ailleurs, les pays démocratiques répugnent de plus en plus à traiter en ennemies les populations étrangères qui se trouvent impliquées dans le conflit. Désormais, les militaires (dont c’est le métier) font de moins en moins la guerre et de plus en plus d’efforts pour l’empêcher. Paradoxe final : les militaires de carrière finissent par n’avoir plus pour mission que de supprimer les conditions mêmes de leur métier. Cet irénisme n’empêche pas toujours les catastrophes sur le terrain.
Certes, la possibilité de la guerre reste la marque des relations internationales, la forme Etat a encore probablement plusieurs décennies devant elle, mais dans ce contexte westphalien, et en attendant une hypothétique confédération à l’échelle mondiale, l’idéal de la raison pratique, tel que Kant l’avait établi, semble difficilement dépassable ou contestable : si la paix perpétuelle est impraticable, elle peut être indéfiniment approchée

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