Le mythe du psy au cinéma

> > Le mythe du psy au cinéma ; écrit le: 8 mars 2013 par La rédaction modifié le 8 octobre 2014

L’image du psy véhiculée par le cinéma est presque toujours ambiguë et loin du quotidien plutôt banal des vrais professionnels. Le cinéma se sert d’une série de clichés qu’il transforme en œuvre d’art. Ces scénarios, où le cinéma donne sa version de l’activité du psy, entretiennent un rapport avec l’imaginaire collectif autour d’un métier qui suscite à la fois le rire et la crainte.
Le cinéma a construit une image du psy conforme à ses intérêts artistiques. Les cinéastes ne tournent pas de bandes vidéo destinées à l’éducation ou la supervision des apprentis psychothérapeutes : ils fabriquent du rêve qui transforme l’ordinaire en spectaculaire. Néanmoins, l’image du psy a considérablement évolué en un siècle, et cette évolution reflète toujours, dans une certaine mesure, les relations qu’entretient la société avec ses psys à chacune des époques. Il est donc possible d’étudier le cinéma comme un système d’interprétation du phénomène psy et d’en isoler les principales caractéristiques.
Dès les débuts du XXe siècle, le psy est un personnage de film autant que de roman. Freud apparaît très tôt dans la littérature et Dick Diver, dont le nom (littéralement « Richard le Plongeur ») évoque la descente dans les profondeurs de l’inconscient, est l’un des premiers psychanalystes de papier. Au début de Tendre est la nuit de Scott Fitzgerald (1933), il va se former à Vienne auprès du Maître, avant d’affronter la névrose et l’alcoolisme de son épouse. De même, le psy est un personnage de film presque depuis l’existence du cinéma. Le Dr Mabuse de Fritz Lang en 1922 en est l’un des plus anciens avatars artistiquement aboutis à l’écran. Le tout premier film psy serait Dr Dippy’s Sanitarium, vaudeville de 25 minutes mettant en scène un psy et ses patients. Ce film muet date de 1906. Par la suite, le nombre de films psy est devenu tellement considérable que l’on peut dire qu’ils représentent un genre à part entière, au même titre que le western, le polar, le film de pirates, le film politique, le film d’espionnage. Comme tout genre, il a ses règles d’écriture et, donc, un style dont on peut suivre l’évolution sur un siècle.

La psychothérapie et la psychiatrie vues par le cinéma:

Tour à tour, les différentes facettes de la « profession psy » ont été filmées et parfois tournées en ridicule.

La psychanalyse

Cinéma et psychanalyse sont nés ensemble, à la fin du xIxe siècle, le premier à Lyon, la seconde à Vienne, deux villes brumeuses où l’on peut se perdre et se cacher dans les ruelles des vieux quartiers, où l’on aime l’argent, la musique et le secret. Le cinéma a plus représenté la psychanalyse que les autres formes de thérapie, car elle est plus ancienne, mieux connue et plus aisée à scénariser.
Le premier film tourné sur la psychanalyse, malgré l’avis négatif de Freud, mais avec l’approbation de Karl Abraham, président de l’Association psychanalytique internationale, est de G.W. Pabst. Il s’agit des Mystères d’une âme (1926). Il raconte l’histoire d’un homme obsédé par l’idée de tuer sa femme. Ce film n’eut pas de succès et entraîna la brouille de Freud, qui apparaissait au générique malgré lui, avec Abraham et Sachs qui avaient conseillé Pabst.

On dit souvent que le premier film parlant sur la psychanalyse est L’Étrange Rêve (Blind Aïley, 1941) de King Vidor, qui raconte l’histoire d’un gangster prenant en otage un psychanalyste qui le délivre de sa névrose infantile. À ma connaissance, le tout premier film parlant sur la psychanalyse est plutôt une comédie musicale de 1938, Amanda, que nous présenterons en détail un peu plus loin.
Les films de Hitchcock sont plus récents et on peut aussi mentionner Les Nuits ensorcelées (Lady in the Dark) de Mitchell Leisen (1944). Adapté d’une comédie musicale de Broadway, avec une musique de Kurt Weill, il raconte l’histoire d’une femme qui se fait psychanalyser (ses rêves sont même représentés !) parce qu’elle n’arrive pas à prendre de décision dans sa vie sentimentale.

La psychiatrie biologique

La psychiatrie biologique et la psychopharmacologie sont souvent abordées de manière plus ou moins allusive : par exemple, L’Homme qui aimait les femmes (Truffaut) se plaint de prendre des pilules contre le chagrin d’amour. Les noms de spécialités pharmaceutiques comme le Prozac ou le Temesta sont régulièrement cités dans les films récents. Toutefois, l’image de la psychiatrie biologique est présentée d’une manière exagérément dramatique et le psychiatre comme un aliéniste borné et sans humanité, assisté d’infirmières aigries et manipulatrices.
Deux films Shock Corridor et Vol au-dessus d’un nid de coucous (Milos Forman, 1975) ont stigmatisé les pratiques asilaires et l’utilisation de l’électrochoc. Cette méthode conserve, malgré les progrès de la psychopharmacologie, des indications limitées et spécifiques. Elle reste pourtant utile pour certaines formes particulièrement graves et rebelles de dépression. Le meilleur des deux films est Shock Corridor (Le Couloir de l’électrochoc, Samuel Fuller, 1963).

Shock Corridor

Le scénario du film

Un journaliste qui veut recevoir le prix Pulitzer (la plus haute récompense pour un travail journalistique aux États-Unis) souhaite enquêter sur un assassinat qui a eu lieu dans un hôpital psy¬chiatrique. Pour arriver à ses fins, il se fait interner en se laissant accuser de tentative d’inceste par sa maîtresse qui est strip- teaseuse, et qui se fait passer pour sa sœur. Ayant reçu des conseils d’un psychiatre embauché par le directeur de son journal, il simule la schizophrénie en disant aux psys ce qu’ils ont l’habi-tude d’entendre. Au cours de son séjour, il découvrira l’assassin : un infirmier qui abusait de patientes déficientes mentales, mais à force de jouer au schizophrène il le deviendra réellement et devra rester interné.

Le message psychologique du film

Le prix Pulitzer sera attribué au journaliste, mais c’est un homme muet et figé qui le reçoit. À trop avoir joué de sa face Mr Hyde, le journaliste a trouvé sa vraie image : celle d’un fou. « Ceux que les Dieux veulent perdre, ils les rendent fous » : cette phrase d’Euripide est la morale du film. Elle recommande aux journalistes la discrétion, la modestie et d’éviter la tentation d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté du miroir dans l’espoir de se rendre célèbre.

Le message social du film

Ce film, particulièrement dur, décrit un univers psychiatrique proche de la prison. Les psychiatres sont incompétents et ne savent pas distinguer un vrai patient d’un faux. Les patients vivent dans la promiscuité. Les soignants font ce qu’ils peuvent, avec des impératifs de sécurité. Le mélange de séquences de fantasmes délirants grandioses et de réalité asilaire parfois sordide paraît authentique, et la séquence d’électrochoc met les nerfs du spectateur à vif.
Shock Corridor est probablement l’une des sources de l’étude célèbre effectuée, quelques années plus tard, par le psychologue David Rosenhan et qui fut publiée par la très austère revue Science. L’étude s’intitulait « Etre sain d’esprit dans des endroits fous ». Elle consistait à envoyer dans des hôpitaux psychiatriques des pseudopatients qui disaient avoir des sensations de vide ou de creux. Au lieu de considérer qu’il s’agissait d’une métaphore concernant leur vécu, ces faux patients (de vrais psychologues) furent diagnostiqués comme souffrant de schizophrénie et internés. Comme ils prenaient beaucoup de notes, on décréta que leur délire prenait une forme écrite. Après avoir dévoilé la supercherie, Rosenhan prévint les mêmes hôpitaux qu’il allait leur adresser de nouveaux faux patients et leur recommanda de faire attention. Plusieurs malades furent alors diagnostiqués comme des simulateurs alors que personne n’avait, en réalité, été adressé. Il y eut donc à la fois des faux positifs et des faux négatifs. Cette expérience fut certainement, à l’époque, un facteur de stimulation poussant la psychiatrie américaine à établir un système de diagnostic plus fiable.

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