Impérialisme, anti-impérialisme et empire aujourd’hui : La contestation de l’ordre de Bandung

> > Impérialisme, anti-impérialisme et empire aujourd’hui : La contestation de l’ordre de Bandung ; écrit le: 2 mai 2012 par La rédaction

Quand la guerre du Vietnam se termine, émerge le nouveau paradigme des droits de l’homme qui disqualifie l’usage de la violence révolutionnaire. On passe de la solidarité avec la lutte héroïque du peuple vietnamien aux secours à apporter aux populations qui fuient le régime communiste. Les « boat people » prennent la place des combattants de l’anti-impérialisme dans le nouvel imaginaire.

Il devient possible de contester les régimes issus de la décolonisation, en les qualifiant d’autoritaires, dictatoriaux, policiers, répressifs et en général corrompus. Le nouveau paradigme se veut d’ailleurs l’expression de la culture de la paix qui n’est plus un horizon d’attente mais une exigence immédiate. Le modèle de développement économique étatiste est alors épuisé et l’on peut poser que les droits de l’homme impliquent la liberté d’entreprise. La démocratie revient à l’ordre du jour, d’autant plus que sa nécessité est prônée dans les grandes enceintes internationales. Le mot d’ordre reste l’efficacité : le volontarisme modernisateur et autoritaire échoue à moyen terme à mobiliser les énergies au profit du développement économique. La bonne gouvernance comprend la nécessité de prendre en compte les souhaits de la société. Seule la démocratie libérale peut permettre en ce sens le développement humain.

La grande vertu de l’anti-impérialisme des progressistes était la volonté de s’inscrire dans l’universel tout en se posant en défenseur sourcilleux de la souveraineté retrouvée. Tel était l’esprit dit de Bandung, qui sanctuarise le territoire national récupéré tout en revendiquant un meilleur partage des richesses mondiales.

L’ordre issu de la décolonisation se trouve contesté tout aussi bien par la disparition du paradigme de la libération que par l’échec des économies de la rente à créer un véritable développement économique et social durable. La première conséquence est la fin de la sanctuarisation de l’État issu des luttes pour l’indépendance. Dans le domaine économique, les oscillations des diverses rentes poussent à l’endettement, lequel conduit à la dépendance envers les bailleurs de fonds internationaux et à des programmes de restructuration économique imposés de l’extérieur rappelant les banqueroutes et les caisses de la dette du xixe siècle. Le fait d’imposer le paradigme des droits de l’homme rouvre le champ à la critique militante des organisations non gouvernementales, forces avancées d’une société civile désormais mondialisée. La disparition de l’Union soviétique est aussi celle de l’indispensable contrepoids à la nouvelle hégémonie américaine et au- delà à la seconde mondialisation.

Il se produit une complication insoupçonnée. Les programmes de restructuration économique imposés de l’extérieur sont d’autant plus mal vécus que les régimes concernés sont prompts à mentionner la contrainte exogène. La libéralisation de l’économie se traduit par la diminution des droits sociaux accordés durant la période précédente. Quand elle s’opère de façon autoritaire, elle se fait au détriment de la démocratie invoquée. Si la libéralisation de l’économie réussit en relançant vivement la croissance, elle ne profite pas à la plus grande partie de la population qui en a payé les frais.

La déception contemporaine, à l’exception des pays émergents grisés par leur réussite économique, se traduit par une nostalgie des premiers temps de l’indépendance où tout paraissait possible, et par un ressentiment envers les pays occidentaux qui se sont fermés à l’immigration des plus pauvres. Cette fermeture est interprétée comme un renouveau du racisme colonial, alors que les pays concernés se montrent d’une dureté bien plus impitoyable envers les migrants allant d’une région à l’autre de l’ancien Tiers-Monde.

L’image positive de ce dernier se dissipe. Au nom des droits de l’homme, les tenants de la démocratie contestent les régimes autoritaires et dictatoriaux, accusés à juste titre de multiples turpitudes. On peut encore trouver de nouveaux symboles unificateurs comme celui de Nelson Mandela, héros de l’émancipation raciale, de la démocratie et de l’apaisement des conflits. Mais on entre surtout dans un nouveau conflit de valeurs.

Le déclin du progressisme généralise le recours aux authenticités imaginaires de la période précédente. On peut parler d’un discours « authentitaire » préalable à celui du conflit des civilisations. Les valeurs des différentes cultures sont incompatibles entre elles et ce que l’on est en droit de demander est leur respect par les autres. On l’exige tout aussi bien dans le monde musulman (valeurs islamiques) qu’en Inde où le Parti du peuple

indien (BJP) se fait le défenseur d’un nationalisme culturel ayant le droit de condamner l’holocauste que les musulmans ont commis contre les hindous, la discrimination raciale de l’homme blanc et l’économie impérialiste qui a enrichi la Grande-Bretagne. Dans l’Asie triomphante, on parle de « valeurs asiatiques » au nom desquelles l’individu devrait donner la priorité au bien-être du groupe et ne pas contester l’autorité qui serait bienveillante par nature.

La réponse à l’exigence occidentale de démocratie, ressentie comme une nouvelle formulation de la mission civilisatrice, est un multiculturalisme à sens unique que les pays occidentaux devraient pratiquer chez eux du fait des immigrations venues du Tiers-Monde, tandis que les pays du Sud auraient le droit de défendre leur personnalité culturelle. Le recours aux valeurs est le plus souvent un rejet implicite de la démocratie, fondée sur la primauté de l’individu. Là encore, ces discours ne font que reprendre ceux des doctrines réactionnaires de l’Europe de la fin du xixe siècle condamnant la dissolution des communautés traditionnelles, le plus souvent fantasmées, par l’avènement de l’individu déraciné.

Les tenants de ces thèses culturalistes sont finalement assez proches, au moins sur un certain nombre de points, de leurs ennemis apparents, les néo-conservateurs. Chez eux, l’affirmation du refus du relativisme s’est d’abord construite par rapport à l’émancipation des Noirs américains et au rejet de la culture dominante présumée, instrument de domination de classe, de genre et de race. Au nom de la méritocratie, l’orientation vers 1 ’Etat providence est condamnée. Il introduirait une dépendance des assistés envers les programmes gouvernementaux et limiterait les capacités d’ascension individuelle. La libéralisation des mœurs, avec le droit à F avorte – ment et la reconnaissance des droits des homosexuels, s’est ajoutée au catalogue des dangereuses déviations contemporaines. Seul le retour aux valeurs culturelles les plus hautes pourrait sauver l’Occident de sa perdition. Ainsi, l’empire colonial britannique se trouve classé parmi les grandes réalisations occidentales dans une vision historique dominée par une absence totale d’esprit critique, dans la lignée des écrits d’un Elie Kedourie.

Même si l’élément unificateur des néo-conservateurs réside principalement dans les choix de politique étrangère, leur adoption du programme global du conservatisme américain leur permet de construire les alliances nécessaires pour accéder au moins partiellement au pouvoir. Beaucoup de conservateurs auraient plutôt tendance à préférer un certain retour à l’isolationnisme, alors que les néoconservateurs semblent plutôt proches d’une version militarisée du wilsonisme. Le procès du relativisme et le conservatisme à base religieuse convergent finalement dans un refus de comprendre et d’analyser les problèmes : face au « mal » de 1’« axe du mal », il s’agit seulement de se battre.

A l’inverse, les Européens ont peut-être trop tendance à vouloir comprendre, ce qui les conduirait à se montrer trop conservateurs en politique internationale… Il est vrai que définir le conservatisme par le maintien du statu quo fait des réalistes les seuls vrais conservateurs. Ceux qui veulent imposer aux autres par la force leur vision du monde ne sont pas des conservateurs, mais, sinon des révolutionnaires, au moins des producteurs de désordre.

Le refus du relativisme peut aussi bien alimenter un nouveau discours d’universalisation de la pensée occidentale qu’un discours différentialiste du conflit des civilisations. L’insistance sur les valeurs, partout dans le monde, exprime un rejet d’un certain monde moderne symbolisé par la liberté des mœurs ou la vulgarité de la culture populaire mondialisée de masse. Sur tous les continents, le discours sur les valeurs relève plus d’une logique de l’anathème que d’une argumentation tenant compte des objections. Il existe une alliance objective ou une conjonction de tous les conservatismes face au déclin supposé des mœurs, de la moralité, de l’autorité, du travail, du savoir, du bon langage et de l’enseignement.

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