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L’âge de l’impérialisme

Vous êtes ici : » » L’âge de l’impérialisme ; écrit le: 30 avril 2012 par La rédaction

L’âge de l’impérialisme

Les années 1880-1914 forment incontestablement l’âge de l’impérialisme. Les contemporains l’ont rapidement défini comme tel. Il correspond à la fin de la conquête de l’Afrique du Nord, à la mainmise sur la totalité de l’Afrique noire, à l’agrandissement de l’Empire britannique des Indes et à la prise de contrôle de l’Indochine par la France. L’effet de coloriage sur les cartes géographiques a été impressionnant, mais l’impact sur l’économie réelle marginal. En tant que débouchés pour l’industrie des métropoles, il a peu apporté. Le monde dominé reste dans sa grande masse soumis à l’impérialisme collectif des pays industrialisés. Il commence à se doter d’une élite moderne pratiquant les métiers « européens » (ingénieurs, médecins, diverses professions libérales). Les missionnaires chrétiens jouent un grand rôle dans leur formation, en particulier dans l’enseignement supérieur. Ces élites modernes en formation sont le terrain le plus favorable à la diffusion d’un nationalisme qui est revendication d’indépendance par rapport aux Occidentaux et éventuellement projet national territorialisé. Au début du XXe siècle, l’idée révolutionnaire combinant le nationalisme et le libéralisme politique entre dans la pratique politique : révolution persane, révolution jeune-turque, révolution chinoise. On est encore au stade des sociétés secrètes de type carbonariste plutôt que de partis politiques constitués. On les retrouve de l’Empire ottoman à la Chine. Elles servent de matrice à toute une génération politique qui fera l’histoire régionale de la première moitié du xxe siècle.



Hobson et Schumpeter ont mis en relation l’impérialisme avec le nationalisme de l’ère des masses. Il est clair que le prestige national est directement engagé dans la confrontation impérialiste. La crise de Fachoda exacerbe le sentiment national en France et en Grande- Bretagne. La politique mondiale de l’Allemagne de Guillaume II s’alimente à la frustration d’être une tard- venue et une mal-lotie du partage impérial. Il est tout à lait caractéristique que le moteur de la politique soit cette frustration nationale. Économiquement, l’Allemagne impériale est un grand pays industriel et une viande puissance commerciale, mais il lui manque la rapacité d’exportations de capitaux, ce qui la met en position de faiblesse par rapport à la France et à la (grande Bretagne, lesquelles en ont fait un instrument de leur politique extérieure. Pourtant, en Afrique noire, on trouve bien une politique de monopoles et de compagnies à charte. L‘exemple le plus célèbre est l’Etat libre du Congo, destiné en 1908 à devenir le Congo belge, et l’œuvre d’un Cecil Rhodes en Afrique australe. Cette rupture de l’égalité d’accès est justifiée par la nécessité de couvrir les frais de la conquête, de l’administration et de la mise en valeur, ce qui vaut reconnaissance de l’absence de rentabilité, au moins immédiate, de la conquête coloniale. La particularité du partage de l’Afrique est bien le coût de la conquête, de l’administration et de la mise en valeur, qui conduit les colonisateurs à revenir à des formes de travail forcé alors que le premier moteur de l’exploration a été la lutte contre l’esclavage. Dans bien des aspects, l’œuvre qui se voulait civilisatrice a d’abord été une vaste régression. La « pacification » et la « mise en valeur » de l’Afrique se sont faites en utilisant des méthodes de terreur et de contrainte, dénoncées immédiatement en Europe, que ce soit pour l’Etat libre du Congo ou pour l’Afrique du Sud.

Le sentiment national est le moteur de la politique de puissance. La possession d’un empire vaut garantie d’une présence mondiale qui risquerait d’être annihilée en cas de conflit européen. La force de la Grande- Bretagne réside dans son contrôle des voies de communication maritime et des câbles télégraphiques. En cas de déclenchement des hostilités contre elle, toute puissance européenne se verrait réduite au cadre géographique de l’Europe continentale et serait éjectée du système de la première mondialisation. La France l’a bien compris au moment de Fachoda et l’Allemagne impériale s’en est rendu compte lorsqu’elle a exprimé ses sympathies aux Boers.

La politique militaire navale ambitieuse de l’Allemagne de Guillaume II a pour finalité première de s’affranchir du contrôle britannique des mers. Elle a eu pour conséquence une course aux armements navals qui a été l’une des causes essentielles, du point de vue géopolitique, de la Première Guerre mondiale. La question n’est pas l’éventuelle concurrence de la marine de guerre britannique sur toutes les mers du globe, mais le risque de voir l’Allemagne s’assurer d’une forte supériorité en mer du Nord et d’en profiter pour opérer un débarquement en Grande-Bretagne, laquelle ne dispose que d’une petite armée de terre. L’Angleterre doit abandonner son « splendide isolement » et solder ses comptes avec ses autres rivaux coloniaux (Japon, France, Russie) pour pouvoir faire face à cette menace européenne. Elle se trouve mise en situation d’arbitrer entre la sécurité de la métropole et le maintien de l’empire colonial. Cette course aux armements du début du XXe siècle lui a probablement coûté plus cher que toute sa politique coloniale du siècle précédent, comme le montrent l’effort fiscal rendu nécessaire et l’appel à la participation des Dominions. Si l’Allemagne remporte cette course aux armements, elle pourrait éventuellement exiger une nouvelle répartition des territoires coloniaux, mais elle n’a jamais clairement exprimé cette revendication. La « politique mondiale » de Guillaume II semble appartenir davantage aux politiques de prestige national qu’à l’expression d’intérêts économiques. Comme toute politique de ce genre, elle a l’incontestable avantage de renforcer l’unité intérieure et de repousser au second plan les luttes sociales.

L’impérialisme apparaît là encore plus comme un projet politique que comme une réalité économique. Il procède, dans les grands pays industrialisés, de l’exaltation du nationalisme à l’âge des masses. Il se popularise par ses représentations, la plus célèbre étant le costume marin donné aux enfants de la bourgeoisie. Son discours est celui d’une « mission mondiale » de la nation en cause. Ainsi l’Empire britannique se dote de l’idéologie du « fardeau de l’homme blanc » exalté par Kipling, sorte de despotisme éclairé au service des populations indigènes ingrates. La France évoque de son côté une « mission civilisatrice » qui implique la diffusion de la culture française considérée comme une accession à l’universel. L’Allemagne parle de l’extension de sa culture et de la préservation de sa germanité. Les Etats-Unis évoquent leur « destinée manifeste » lors de leur expansion continentale.

L’ensemble de ces discours s’inspire des idées néo-darwiniennes de lutte pour la vie transposées à l’échelle  des nations. La guerre des races n’est pas loin mais elle est d’abord une guerre entre races européennes concurrentes (anglo-saxonnes, germaniques, latines, slaves) avant d’être un conflit entre races dominantes et dominées. Les promoteurs de l’expansion coloniale évoquent le peuplement de nouvelles terres où s’exprimera le génie national dans le renouvellement de son énergie primordiale. L’illusion est totale. En pratique, les métropoles ont cessé d’être les principales contributrices à l’effort de peuplement. Les contingents les plus nombreux viennent, on l’a dit, des périphéries européennes, de la Baltique à la Méditerranée en passant par le Proche- Orient, d’où l’interrogation sur la valeur de ce « matériel humain ».

L’anti-impérialisme du mouvement socialiste international d’avant 1914 renvoie plus à cette unité entre impérialisme et nationalisme, qui porte en elle le danger d’une guerre européenne, qu’à une véritable sympathie pour la cause des peuples dominés. On condamne les excès du colonialisme, mais on ne pense pas à une suppression immédiate des colonies en cas de révolution européenne. On évoque plutôt une tutelle socialiste, bienveillante par nature parce qu’elle représente la vraie civilisation européenne, avant l’émancipation définitive des peuples colonisés. On a l’illusion d’une politique coloniale à visage humain qui se substituerait à la politique bourgeoise. La focalisation sur l’économique passe une nouvelle fois sous silence le facteur national.

Les causes de la Première Guerre mondiale sont multiples, mais elles appartiennent toutes à l’exaltation de l’énergie nationale et à la compétition géopolitique. L’opposition franco-allemande est liée à la question de l’Alsace-Lorraine, l’alliance franco-russe au déséquilibre créé par la montée inexorable de la puissance allemande. La compétition navale en termes de flottes de guerre entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne a été l’élément déterminant de la formation des alliances qui allaient conduire à la guerre. En 1914, l’essentiel des contentieux coloniaux a été réglé à l’amiable et les buts de guerre les années suivantes ne concerneront qu’accessoirement les questions coloniales. L’Allemagne impériale est plus intéressée par une domination s’étendant à l’ensemble de l’Europe centrale que par une expansion ultramarine.

Ce nationalisme des peuples et des élites se retrouve dans le monde dominé. La tutelle collective des pays industriels tend à se transformer en compétitions d’influences puis en partage en zones privilégiées dans l’Empire ottoman, la Perse et la Chine. Dans ces domaines, des accords de compromis sont, là encore, passés dans les derniers mois de la paix.

Les questions coloniales, au sens large du terme, ont naturellement influé sur les passions nationales, mais, de Fachoda à Tanger ou Agadir, les crises ont été davantage des prétextes que des causes. On en revient au fait que la division de l’Europe en alliances antagonistes, accompagnée chez tous d’un nationalisme intransigeant, a rendu impossible une mutation du capitalisme au-delà du cadre national, comme le montrent les échecs des tentatives de constitution de consortiums internationaux.

Les historiens marxistes ont tenté d’expliquer cette impossibilité pour le capitalisme de dépasser le cadre étatique et national par une inégalité de développement de ce dernier selon les Etats et les décalages chronologiques des processus d’industrialisation. Ils s’enferment alors dans une contradiction en affirmant que tous ces États ont atteint le stade suprême du capitalisme. Si le facteur national est secondaire, le capitalisme aurait pu facilement s’en dégager et devenir proprement multinational. Un impérialisme unifié aurait alors vu le jour face au reste du monde. Mais si le capitalisme sous sa forme impérialiste porte en lui la guerre entre puissances industrialisées, c’est avouer que le cadre national et étatique l’emporte sur l’évolution du mode de production. En revanche, on peut considérer que l’industrialisation capitaliste, la seule existante avant 1914, porte en elle une « industrialisation de la guerre » aboutissant à une guerre totale qui n’oppose plus seulement des armées entre elles, selon le schéma idéal de Carl Schmitt, mais des sociétés prises dans une lutte à mort. On sait que les dirigeants européens qui ont engagé leurs pays dans cette lutte à mort en 1914 n’avaient aucune idée de la forme que cet affrontement allait prendre au bout de quelques mois. Ils croyaient justement que l’économie libérale ne pourrait entretenir longtemps un conflit de cette envergure et que la guerre serait donc courte et éventuellement joyeuse.

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