L’irruption des femmes sur la scène révolutionnaire

> > L’irruption des femmes sur la scène révolutionnaire ; écrit le: 26 décembre 2012 par La rédaction

Les doléances féminines :

Le 24 janvier 1789, le roi Louis XVI convoque les États généraux qui ne se sont pas réunis depuis 1614. En vue de connaître les doléances de son peuple, il l’invite à rédiger des cahiers.

Des cahiers rédigés par les hommes :

La condition féminine est peu abordée ; ici et là, des cahiers de doléances critiquent l’ignorance dans laquelle les femmes sont maintenues, faute d’instruction scolaire ; ils déplorent aussi la prostitution, dénoncée comme la conséquence de la misère, elle-même fustigée, ils réclament un réseau de sages-femmes pour lutter contre la forte mortalité féminine en couches. Ces écrits s’occupent du bien commun et n’énoncent pas de demandes des femmes, ni en termes de droits économiques ni en termes de droits politiques ; la représentativité des femmes aux États généraux et leur non-éligibilité ne sont pas évoquées.

Des femmes ont eu tôt conscience que leurs requêtes spécifiques seraient noyées sous les plaintes communes, ce qui ne signifie pas qu’elles n’approuvent pas les revendications sociales et politiques du tiers état. Ainsi naissent des cahiers de doléances féminins.

Des revendications « féministes » ?

L’analphabétisme et l’illettrisme des femmes ont favorisé les plus cultivées d’entre elles, majoritairement des bourgeoises. Peu nombreux, les cahiers féminins sont significatifs des espoirs des femmes. Il ne faut pas les confondre avec des cahiers prétendument féminins qui, rédigés par des hommes, visent à ridiculiser les femmes ; ainsi en est-il des brochures attribuées aux « demoiselles du Palais-Royal » (les prostituées).

On peut distinguer deux types de cahiers. Les uns sont de nature corporative (demande d’améliorations professionnelles et fiscales des petits métiers) et ne remettent pas en cause la condition féminine ; les autres s’en prennent au statut des femmes dans la société, échos des brochures parues dans les années précédant la Révolution (Les Femmes comme il convient de les voir, de Mme de Coicy, 1785 ; Mémoire pour le sexe féminin contre le sexe masculin, de Mme Gacon-Dufour, 1787). Ils estiment que la condition féminine peut évoluer grâce à une instruction de qualité, grâce à la fin de la galanterie qui fait des femmes des objets. Certaines rédactrices déplorent, avec amertume, l’absence de droits politiques mais ne les revendiquent pas; l’audace aurait été trop grande.

Il existe donc à la veille de la Révolution une parole féminine qui embrasse tous les champs revendicatifs.

Des femmes révolutionnaires :

Des femmes sont déjà passées à l’action, en une sorte de préambule à la geste révolutionnaire : journée des Tuiles de Grenoble, le 7 juin 1788, contre l’exil des parlementaires, émeute contre le manufacturier Réveillon du faubourg Saint-Antoine, en avril 1789. Ces deux actions ont une forte coloration politique; plus traditionnelle est l’intervention des femmes dans les émeutes de subsistances du printemps 1789.

Une composante de la foule révolutionnaire:

Auditrices, pas toujours silencieuses, des débats de l’Assemblée des députés, des femmes deviennent actrices lors des grandes journées révolutionnaires. Elles participent donc à la prise de la Bastille le 14 juillet 1789 et l’une d’elles, Marie Charpentier, appartient aux « vainqueurs de la Bastille ». En province, des femmes contribuent aux rumeurs qui provoquent la Grande Peur; leur angoisse se cristallise sur les risques de massacres qu’encourraient leurs enfants et sur la crainte d’être violées.

Les femmes sont donc une composante de la foule révolutionnaire ; elles ne se distinguent pas comme un groupe particulier. C’est en quelque sorte par l’absence qu’elles émergent de la masse.

Citoyenne, la femme du citoyen ?

Le 26 août 1789, l’Assemblée rédige la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Ces droits doivent être le fondement du nouveau contrat social ; née d’une cassure violente, la Déclaration est rédigée en réaction au passé. Ses termes affirment le caractère universel des droits de l’homme. La question du sexe de cet « homme » et de ce « citoyen » ne devrait pas se poser ; or c’est autour du débat sur la citoyenneté qu’apparaissent la différence des sexes et le souci des députés de lever, au détriment des femmes, le flou du mot « homme », en en restreignant le sens.

En déclarant les droits de la nation, les députés font passer la souveraineté des mains du roi, monarque absolu de droit divin, aux mains de la nation ; elle ne peut être découpée en ordres et aucun individu ne peut se proclamer détenteur de la souveraineté. Celle-ci s’inscrit dans la loi, expression de la volonté générale, connue par le vote des citoyens. Or le mot « citoyen » est un substantif masculin dans les dictionnaires du XVIIIe siècle; le citoyen est un membre d’une cité, mais le siècle des Lumières précise, sous la plume de Diderot, qu’il n’est pas synonyme de « sujet ». Le mot au féminin est soit absent des dictionnaires soit défini par rapport au masculin, mais avec un sens différent. La citoyenne est, au gré des définitions, l’épouse d’un citoyen ou l’habitante d’une cité.

Le vocabulaire reflète toute l’ambiguïté du statut des femmes : elles sont citoyennes en tant qu’habitantes de la France, mais leur citoyenneté ne leur donne pas les droits politiques qui sont inclus dans la citoyenneté masculine.

La Révolution désigne par les termes « citoyen » et « citoyenne » les personnes des deux sexes qui la soutiennent; par opposition, « monsieur » et « madame » sont des appellations négatives qui excluent de la Révolution ceux ainsi nommés, ils n’appartiennent pas à la nation en révolution, celle-ci ne se confond donc pas avec la France en tant que pays. Le mot « femme » est moins positif que le mot « citoyenne » ; le premier est fréquemment employé par les adversaires de la participation des femmes au politique, le second est privilégié par les femmes engagées dans le processus révolutionnaire. Derrière cette querelle de mots se dessine donc un débat fondamental sur la participation des femmes à la Révolution et sur la citoyenneté féminine.

Cette question anime les discussions qui précèdent la rédaction de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Ainsi naît « la question des femmes » qui a, à son corps défendant, le mérite de faire surgir les femmes dans le champ du politique, de les rendre ainsi visibles, même si c’est pour mieux pouvoir les gommer.

Le rédacteur du fameux Qu’est-ce que le tiers état?, Sieyès (1748-1836), distingue les citoyens passifs des citoyens actifs. Tous les habitants doivent jouir des droits des citoyens passifs (liberté, protection de la personne, propriété…), mais seuls les citoyens actifs peuvent prendre part à « la formation des pouvoirs publics ». Les femmes sont exclues de ce second groupe, « du moins dans l’état actuel » (21 juillet 1789). La proposition de Sieyès laisse la porte ouverte à une possible évolution, elle sous-entend que l’état d’instruction des femmes, et non l’état de nature, est responsable de cette exclusion et que celle-ci peut donc être qualifiée de temporaire. Mais cette nuance est oubliée au profit d’une définition familialiste et patriarcale dans le projet de Marat (1743-1793), qui résume la position des députés.

La marche des femmes :

Pourtant, des femmes participent bel et bien à la Révolution. Lorsque, déjà inquiètes de la détérioration du climat économique, elles apprennent que des gardes royaux ont foulé aux pieds la cocarde tricolore, elles laissent exploser leur colère. Réunies par le tocsin sonné par les dames de la Halle et celles du faubourg Saint-Antoine, elles sont 6000 à 7000, le 5 octobre 1789, à partir vers Versailles. Des hommes, armés et organisés en garde nationale, les rejoignent le lendemain, rattrapant une action dont ils ne sont pas les initiateurs. D’abord nommée la « marche du pain », preuve que le problème des subsistances a été la motivation première, conformément à la tradition, cette action prend le nom de « marche des femmes ». Elle renferme aussi une dimension politique qu’indique clairement le retour « du boulanger, de la boulangère et du petit mitron ». L’intervention des femmes, distincte de celle des hommes, modifie la géographie de la Révolution, en déplaçant le pouvoir au cœur de la capitale ; le 12 l’Assemblée nationale s’installe à son tour à Paris. Pourtant, la loi sur les élections de décembre 1789 exclut les femmes du droit de vote; la constitution du 3 septembre 1791 les range tacitement dans la catégorie des citoyens passifs.

Les contre-révolutionnaires :

Il  est difficile d’évaluer le nombre de femmes qui participèrent à la lutte contre la Révolution ; elle fut, par nécessité, souvent clandestine, les accusations portées par les révolutionnaires, surtout après la loi des suspects (17 septembre 1793), ne sont pas fiables.

On peut, avec précaution, dresser un portrait type des contre-révolutionnaires, telles qu’elles apparaissent dans les archives lors de leur arrestation. Ces femmes appartiennent surtout, mais pas uniquement, à la noblesse, elles défendent la société d’Ancien Régime, la royauté, le clergé. Elles estiment que leur rôle dans la tourmente révolutionnaire est avant tout de soutenir moralement les hommes, de servir de relais en leur absence, ce qui leur confère de nouvelles responsabilités, mais elles affirment qu’il ne leur revient pas de parler politique, apanage des hommes. Aussi regardent-elles les femmes de la marche d’octobre comme des « furies » qui ont fait un affront au sexe féminin.

Leur activisme se développe, à partir de 1791, dans trois domaines essentiellement : le renseignement fourni aux émigrés – les femmes s’exilant moins que les hommes, jusqu’à la radicalisation de la Révolution -, la corruption à des fins politiques, la distribution des faux assignats.

La promulgation de la Constitution civile du clergé (12 juillet 1790) fait basculer des femmes dans la contre-Révolution. Davantage attachées à [’Église que les hommes, dont la pratique religieuse est en déclin depuis 1760, elles défendent les prêtres réfractaires, dont elles sont le principal soutien, et risquent l’emprisonnement, puis la mort en 1793-94. Elles s’efforcent aussi de lutter contre la déchristianisation en assurant la transmission de la foi. La paix religieuse revenue, les femmes conservent ce rôle ; certaines ont trouvé dans cette expérience leur vocation de religieuse et d’éducatrice des filles.

Victimes des mesures anticléricales (suppression des ordres à vœux solennels le 13 février 1790, suppression de toutes les congrégations les 4 et 18 août 1792), les religieuses essaient de rester jusqu’à cette dernière date dans leurs couvents, puis agissent dans la clandestinité, attentives à maintenir la foi et l’éducation chrétiennes, tandis que les révolutionnaires les regardent comme de dangereuses antirépublicaines.

La guerre civile en Vendée (1793-1796) trouve des femmes dans les deux camps. Tandis que dans les armées républicaines, les femmes, peu nombreuses, restent cantonnées, à de rares exceptions près, dans leurs rôles traditionnels (cantinières, compagnes de soldats, prostituées), les contre-révolutionnaires, elles, sont nombreuses auprès des soldats car, avec les enfants et les vieillards, elles tentent d’échapper aux républicains qui pratiquent la politique de la terre brûlée. Elles participent exceptionnellement aux combats et s’illustrent en tuant les ennemis, telle Renée Borchereau, dite Brave l’Angevin. Certaines nobles conduisent même leurs troupes. Les Vendéennes, notamment les paysannes, espionnent l’ennemi et animent les processions nocturnes interdites, certaines siègent dans les comités contre-révolutionnaires qui succèdent aux municipalités à partir de mars 1793 et s’élèvent contre les lois révolutionnaires, au péril de leur liberté et de leur vie.

Elles affichent, en militantes, jusque sur l’échafaud leur fidélité à la royauté et à la religion catholique.

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