Le commerce dans les temps archaïques : le modèle phénicien

> > Le commerce dans les temps archaïques : le modèle phénicien ; écrit le: 12 mai 2012 par La rédaction

La forme que prirent les échanges marchands orchestrés par les Phéniciens aux alentours de l’an 1000 avant notre ère allait donc constituer un modèle pour les commerçants grecs et étrusques. En 1947, l’historien Santo Mazzarmo mettait en garde, dans Between East and West, un livre devenu un classique, contre la confusion entre les Phoinikes du IIe millénaire et ceux du Iermillénaire, confusion qui occultait le souvenir des navigateurs et des marchands mycéniens opérant le long des mêmes routes commerciales dans la seconde moitié du millénaire, et établissant eux aussi des relations avec les peuples autochtones qu’ils  rencontraient. Reste que les Phoinikes des auteurs anciens furent sans aucun cloute les Phéniciens. A partir de leurs cités, Byblos, Tyr et Sidon, et de Chypre qu’ils avaient en partie colonisée, ils rayonnèrent à travers toute la Méditerranée, vers l’Espagne, l’Afrique, la Sardaigne et la Sicile, dès le XIe siècle. À cette date déjà, les textes égyptiens les mentionnent en tant que marchands. Ils constituèrent une puissance jusqu’au VIIIe siècle, quand l’expansion assyrienne d’un côté, la montée en puissance de la Grèce de l’autre, menacèrent leur monopole.

L’action des Phéniciens en Occident eut, à bien des égards, une grande importance historique. Pour les Grecs, mais aussi pour les Etrusques, les peuples italiques, les Libyens et les Ibères, ils furent des maîtres en matière de négoce. Mais ils contribuèrent aussi à répandre des modèles culturels, des institutions sociales et tout un art de vivre. La diffusion des objets de luxe suivit des chemins complexes, liés au commerce des matières premières, en particulier les métaux, à partir de régions riches en ressources naturelles. Notre connaissance de l’activité des Phéniciens s’appuie sur la Bible, le Livre d’Ézéchiel et le Livre des Rois en particulier, et sur des auteurs tels qu’Hérodote (qui évoque à leur propos le commerce du vin), le pseudo-Aristote (à propos du commerce de l’huile) et Silius Italicus (à propos commerce du bois). Les objets de luxe qu’ils exportaient avaient aussi pour effet de répandre, comme nous allons le voir, une certaine idéologie. La structure même des échanges, dans les régions où ils nouaient des liens avec les populations autochtones, reproduisait à la lettre des pratiques importées du Levant, et constituait un puissant facteur de diffusion de la culture orientale.

Les Phéniciens se firent les propagateurs d’une tradition artisanale influente et très spécialisée, née, sinon sur la côte phénicienne elle-même, du moins dans une région englobant le Liban, la Syrie et Chypre, mais qui s’inspirait d’objets et de pratiques répandus depuis longtemps en Egypte, en Anatolie, en Mésopotamie et dans le royaume d’Urartu. Ses productions comprenaient des articles confectionnés dans des matériaux précieux, métaux, ivoire ou bois durs, des coupes de bronze, d’argent ou d’or, des récipients utilisés lors des rites et des cérémonies, encensoirs, chaudrons, trépieds, fioles à parfum en faïence, en verre ou en albâtre, pièces de mobilier avec des éléments de métal ou des appliques d’ivoire sculpté, sans compter toute une « bimbeloterie », œufs d’autruche transformés en figurines zoomorphes par l’adjonction de colliers, de bouches et de pattes d’ivoire, talismans ou scarabées de faïence ou de pierres semi-précieuses. L’acquisition de ces objets par les hautes classes des sociétés en contact avec les marchands phéniciens induisit des mutations profondes dans les habitudes de ces élites. Non seulement celles-ci imitèrent les habitudes des classes dirigeantes du Croissant fertile — comme la pratique des banquets ou l’usage de faire cuire les viandes dans de grands chaudrons —, mais elles adoptèrent aussi un art de vivre lié à des conceptions du pouvoir inspirées par les grandes dynasties d’Orient. Parmi les objets importés du Levant, figuraient notamment des trônes, des sceptres, des marchepieds, des chasse-mouches, des pectoraux, des bracelets, des vêtements brodés d’or et teints de pourpre, soit autant d’attributs du pouvoir royal tel qu’il était conçu en Orient. Transmis à Rome par les Etrusques, puis par les Romains aux sociétés du Moyen Age, beaucoup de ces objets sont restés les symboles du pouvoir royal bien au-delà de l’Antiquité.

A la faveur de contacts étroits avec les comptoirs phéniciens, les classes dirigeantes de Tharsis, en Espagne (la Tartessos des Grecs), assimilèrent ainsi beaucoup de traits de la culture phénicienne, qui se mêlèrent à une culture traditionnelle de l’âge du bronze, dans laquelle le culte des ancêtres avait eu une importance primordiale. Dans les cités et les colonies grecques, étrusques et italiques, la culture orientalisante des Phéniciens fut rapidement imitée par les artisans du cru. On le constate dans les tombes princières de Vix, en France, comme dans celles d’Asperg et de Hochdorf, en Allemagne. Cette culture devint un attribut indispensable de l’exercice du pouvoir au sein de sociétés archaïques, où les anciennes structures du pouvoir royal étaient en  train d’évoluer vers un pouvoir exercé par des élites aristocratiques dont l’autorité reposait sur des liens de dépendance servile. A des cérémonies de type oriental, fondées sur des rites conduits par des prêtres-rois, succédèrent bientôt tout le luxe et l’ostentation inspirés de rites orientaux, incluant même parfois l’usage de l’écriture. Ce dispositif, imité à l’origine du modèle phénicien et devenu à la longue indissociable des formes de pouvoir exercées par les nouvelles élites aristocratiques, exerça une profonde influence sur les sociétés occidentales.

La diffusion de cette culture orientalisante dépendait des formes dans lesquelles le contact était établi avec des peuples déjà intégrés dans les réseaux des Phéniciens. Les comptoirs eux-mêmes étaient fondés à l’écart. L’essentiel était la nature des relations qui s’instituaient en fonction du type d’organisation sociale des populations autochtones. Dans le cas de contacts occasionnels, noués avec des sociétés peu évoluées, le « commerce silencieux » était une pratique courante. Ces relations, qui n’impliquaient pas de longs pourparlers, sont attestées, par exemple, entre les Phéniciens et les populations libyennes. Dans le cadre de relations plus stables avec des sociétés plus complexes, la présence d’hommes d’affaires phéniciens était soumise à l’accord des autorités locales. Tout dépendait de l’existence de mouillages sûrs le long des côtes, et en particulier dans les îles. C’est là qu’ils établissaient leurs emporia. Les exemples des emporia de Sicile, fondés avant l’arrivée des Grecs, et de Cerne (la moderne Essaouira ou Mogador, au Maroc), le montrent clairement. A Toscanos et à Trayamar, en Espagne, on a pu identifier des comptoirs comprenant des ateliers de métallurgie et des quartiers réservés aux artisans. C’est à partir de tels centres de production que les Phéniciens développaient leurs échanges avec les classes dirigeantes locales.

C’est ce qui semble ressortir, quelques siècles plus tard, de la relation nouée entre les marchands phocéens et les Tarquin de Rome, confirmée par un célèbre passage de Justinus, qui s’inspire de Pompeius Trogus, historien marseillais bien renseigné sur la colonisation et les établissements phocéens. D’après ce que Thucydide rapporte d’Amphipolis, qui se développa à partir d’un emporium pour devenir une véritable polis, c’est-à-dire une cité, ces comptoirs voués au négoce se transformèrent peu à peu en colonies, toujours caractérisées par une vocation maritime marquée et établies sur les marges, dans les îles, au bout des caps ou dans des sites côtiers faciles à défendre, cernés par des lagunes ou des marais, comme Cadix en Espagne, Lixus, Utique et Carthage en Afrique, Motyé, Solonte ou Palerme en Sicile, Nora, Cagliari, Bithia, Sulcis ou Tharros en Sardaigne. Ces colonies exercèrent une influence considérable. Le rayonnement de la culture punique en Espagne, en Afrique ou en Sardaigne (un peu moins en Sicile) l’atteste. Il y était encore perceptible à l’époque de l’Empire romain, tout comme en Numidie, en Libye ou en pays berbère.

Les emporia phéniciens, qui jouissaient d’un grand prestige à travers toute la Méditerranée — voir l’Iliade et l’Odyssée —, s’organisaient autour de sanctuaires dédiés aux dieux phéniciens et soumis aux rites syro-phéniciens, même quand ils étaient placés sous contrôle local. Les sources anciennes, aussi bien que les recherches modernes, attribuent aux Phéniciens la fondation d’un certain nombre de temples, qui allaient connaître un prestige certain au cours de la période classique : ceux d’Ishtar-Aphrodite à Cythère, à Corinthe et dans le port étrusque de Pyrgi, celui de Sid-Sardus Pater en Sardaigne, ceux de Malkart-Hercule à Gadès (la moderne Cadix) et dans le port du Tibre, à Rome. Les rites pratiqués dans ces temples influencèrent les autochtones, contribuant ultérieurement à la diffusion des idéologies en rapport avec les conceptions orientales du pouvoir. Des rites de mariage liés à Adonis, et provenant de Byblos — cité phénicienne plus particulièrement à l’origine des rituels royaux —, se sont répandus à travers tout le monde gréco-romain, où ils furent pratiqués jusqu’à la fin de l’Antiquité.

Cet emporium phénicien donna rapidement des idées aux Grecs, qui adoptèrent de nombreuses routes commerciales déjà utilisées par les Phéniciens, tout en s’aventurant aussi sur d’autres chemins moins fréquentés. Les Grecs empruntèrent également à la langue sémitique des Phéniciens une série de mots ayant trait au commerce, de même qu’un alphabet qui allait se révéler très utile dans la conduite des affaires. Ainsi, s’immisçant dans le commerce syrien, côtoyant dans les premiers temps les marchands phéniciens et imitant délibérément leurs méthodes, les Grecs commencèrent à investir le Levant. Des marchands eubéens, du IXe au VIIe siècle, puis aux VIIe et VIesiècles, des négociants venus d’Ionie et de l’île d’Egine établirent d’importants comptoirs sur les côtes phéniciennes, entre Tell  Sukas, dans le royaume de Hama, et Bassit (l’ancienne Posideion), à Al-Mina, dans l’embouchure de l’Oronte, et à Naucratis, en Egypte. Ils se tournèrent ensuite vers l’Occident, les côtes d’Italie, de France et d’Espagne, en concurrence, là encore, avec les Phéniciens, s’intéressant aux mêmes produits, négociant non seulement des marchandises orientales mais aussi des productions grecques, de la céramique surtout. A tel point que les poteries grecques devinrent les articles les plus répandus en Méditerranée, de la fin du VIIe siècle au IVe siècle.

L’imitation du comptoir phénicien, établi en principe sur une île et protégé par une muraille (teichos), est manifeste à Pithécusses, dans l’îlot d’Ischia, près de Naples, le plus ancien emporium d’Occident. Ce modèle s’est largement diffusé à travers la Méditerranée, des côtes de la mer Noire et du sud de la Thrace au sud de la France (à Marseille) et de l’Espagne, où l’un de ces comptoirs a même pris le nom d’Emporion — devenant par la suite une vraie ville : la moderne Ampurias ou Empuries, en Catalogne. En choisissant de les implanter dans des sites isolés, leurs fondateurs cherchaient à garantir l’autonomie politique et fiscale des emporia. Quand, en revanche, les comptoirs étaient créés sur des territoires placés sous l’autorité des populations locales, les Phéniciens et les Grecs s’organisaient en fonction des structures sociales de leurs interlocuteurs. Dans le cas de sociétés tribales, les échanges restaient contrôlés par des marchands locaux. Dans le cas de sociétés plus complexes, comme en Ètrurie ou dans le Latium aux VIIe et VIesiècles, où les marchands avaient affaire à la fois à des princes héritiers des monarchies préhistoriques et à des complexes urbains en formation, l’emporium avait tendance à suivre le modèle phénicien le plus classique, attesté en particulier à Naucratis. Il était fondé autour d’un temple réputé avoir droit d’asile, de façon à assurer la sécurité des partenaires commerciaux et des fonctionnaires qui géraient les dons faits aux temples. Ces dons constituaient en fait des taxes acquittées par les  négociants de passage.

Les temples d’Uni-Ishtar à Pyrgi, le port de Caere, et ceux d’Aphrodite. d’Héra. de Déméter et d’Apollon à Gravisca. le port de Tarquinia, sont exemplaires de ce type d’emporia. On peut leur associer toute une série de sanctuaires italiens où les activités commerciales jouaient un rôle et où les mariages étaient célébrés, facilitant l’intégration sociale et culturelle. La tendance au contrôle collectif des échanges allait se développer dans les cités étrusques. Les formes républicaines de gouvernement mirent fin aux relations personnelles du négociant avec le roi ou le tyran. Les clauses d’un traité conclu entre les Romains et les Carthaginois en 509, et consignées par l’historien Polybe, rendent manifeste cette évolution : comme dans les cités grecques, les activités commerciales se voient transférées du sanctuaire au forum et placées sous l’autorité de fonctionnaires, alors que les marchands ne doivent plus rester dans le temple que le temps nécessaire « pour accomplir les sacrifices et constituer leur réserve d’eau pour la journée ». Le modèle du temple d’emporium, centre du commerce colonial, évolua ainsi avec l’apparition d’une place du marché contrôlée par la cité elle-même. Il se perpétua à la faveur des foires régulières, les nundinae, liées aux réunions religieuses. Le système a survécu dans toute l’Europe bien après la fin de l’Ancien Monde. Strabon, qui visita le site de la colonie latine de Fregellae, en Campanie, un siècle et demi après la destruction de la cité, put constater que les habitants des villes voisines, reliées par la via Latina, continuaient à se rassembler à Fregellae les jours de marché et en profitaient, comme jadis, pour y célébrer certains rites religieux.

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