Les VIe et VIIe siècles : de l’hégémonie de l’Eubée à la Grande Ionie

> > Les VIe et VIIe siècles : de l’hégémonie de l’Eubée à la Grande Ionie ; écrit le: 12 mai 2012 par La rédaction

La complexité croissante des échanges, au cours de cette période, est le reflet des progrès réalisés par le monde grec dans son organisation sociale et politique. Les VIIIe et VIIe siècles furent marqués par l’avènement des cités et des institutions urbaines, l’apparition des soldats-citoyens, les hoplites, et la fin des rois, supplantés par les nobles. En Grèce proprement dite, Eubéens, Corinthiens, Achéens, Spartiates, Cretois, Olazoméniens, Lesbiens et Phocéens participèrent à cette évolution fondamentale. Mais les cités des côtes ioniennes et du sud de la mer Tyrrhénienne, de la Sicile occidentale, du sud de l’Égée et des côtes de la mer Noire furent également touchées. Sans parler de quelques postes avancés en terres « barbares » — Cyrène, en Afrique, Ampurias, en Espagne, Marseille, en Gaule —, ni des côtes orientales de l’Adriatique.

Le champ d’action des Grecs allait rapidement prendre des proportions plus vastes. Dès le VIIIe siècle, Corinthe joua un rôle majeur. Phénomène étonnant, c’est d’abord le long des routes commerciales tenues par les marchands que se répandit la céramique géométrique de Corinthe, la cité rivale d’Eubée. Thucydide analyse dans un passage célèbre la position particulière acquise par les emporia corinthiens, non seulement en direction de la Thrace, véritable eldorado où les Corinthiens fondèrent Potidaia, au début du VIe siècle, mais surtout sur les routes de l’Adriatique. Là, on observe d’abord la fondation de Corcyre (autrement dit, Corfou), prise aux Eubéens par les Bacchiades, puis d’Epidamne (c’est-à-dire Durazzo ou Dürres), en 625, bientôt suivies de celles d’Ambrakia, de Leukas, d’Anaktorion, d’Apollonia. Autant de centres marchands qui contribuèrent à affermir le contrôle de Corinthe sur le trafic commercial, des rives balkaniques de l’Adriatique jusqu’en Italie. Corcyre était le point nodal du domaine que Corinthe entendait se réserver le long des routes de l’Adriatique et de la mer Ionienne. Pour preuve, la première bataille navale de l’histoire grecque, datée de 674 par Thucydide, opposa précisément Corinthe et Corcyre, laquelle s’était laissé tenter par l’idée de créer sa propre zone d’influence maritime.

Autrement déterminante se révéla bientôt la rivalité entre Corinthiens et Eubéens, bien que la situation géographique de Corinthe lui permît de profiter des activités commerciales menées par d’autres, notamment les Grecs d’Ionie à partir de la fin du VIIe siècle. Ces circonstances permettent d’expliquer l’impact de la colonisation des côtes ioniennes en Italie et en Sicile. Celle-ci reflète fidèlement les conflits qui divisaient alors le monde grec pour le contrôle des routes vers la Méditerranée centrale. Thucydide raconte comment les Eubéens de Chalcis s’emparèrent du détroit de Messine, qui donnait accès à la mer Tyrrhénienne. D’abord par des actes de piraterie, puis grâce à leurs colonies de Rhegium (Reggio di Calabria) et de Zancle, ils réussirent, avec l’aide d’un contingent de Naxos, à coloniser le sud-est de la Sicile, de Zancle à Leontinoi. Corinthe, de son côté, avait la haute main sur la partie centrale du littoral sicilien, où elle fonda Syracuse, son unique colonie dans l’île.

Avec ses voisins de Megaris installés à Megara Hyblaia, Corinthe était en mesure d’étendre sa toile à toutes les côtes de la mer Ionienne, du golfe de Tarente jusqu’à Reggio, en s’appuyant sur ses alliés d’Achaia, de Lokris et de Lakonia, c’est-à-dire de différentes régions du Péloponnèse et des environs de Corinthe. Cette formidable entreprise de colonisation est à l’origine du déclin de l’Eubée, qui peut être daté du milieu du VIIe siècle. Alors que les négociants eubéens semblent avoir été spécialisés dans les articles de luxe, à la manière des Phéniciens, et dans le trafic des céramiques corinthiennes, Corinthe et ses satellites exportaient aussi du vin et de l’huile produits dans 1 Attique, puis dans la région même de Corinthe. Ces exportations étaient destinées en particulier à l’Etrurie où l’on peut observer l’arrivée des amphores de l’Attique du type dit « SOS », suivie d’une vague d’amphores corinthiennes durant tout le VIe siècle.

La portée de la domination de Corinthe sur le commerce grec, au VIIe et surtout au VIe siècle, apparaît plus nettement si l’on prête attention au rôle joué par les cités grecques dans la fondation de Naucratis, seule concession accordée aux marchands grecs par les pharaons dans le delta du Nil. Les Grecs y étaient peut-être déjà actifs au milieu du VIIe siècle. Les villes qui participèrent au commerce de Naucratis furent toutes, en fait, des cités de Grèce orientale, sauf peut-être Egine. Milet et Samos jouèrent, sans aucun doute, un rôle majeur à Naucratis. Des vestiges de la première moitié du VIe siècle confirment l’importance de ces cités dans l’approvisionnement des marchés italiens. Le « complexe marchand » découvert au nord de la place du marché de Corinthe, le long de la route du port de Lechaion, qui pourrait être un sanctuaire à Aphrodite datant de la fin du VIIesiècle, s’est révélé particulièrement riche en objets grecs orientaux, en objets venus de Laconie et en céramiques étrusques de bucchero, avec leur teinte noire caractéristique, à côté d’élégantes céramiques corinthiennes. Ce site ressemble aux autres emporia utilisés par les Grecs orientaux, de Naucratis à Gravisca.

Etablie de part et d’autre de l’isthme séparant la mer Ionienne de la mer Egée, Corinthe jouissait d’une position particulièrement forte. Elle était en mesure d’assurer le transport des marchandises à la fois par mer et par voie terrestre, en faisant appel aux marins grecs orientaux. Elle pouvait leur offrir son assistance technique, comme le fit Améinocles de Corinthe qui, selon Thucydide, construisit des trières pour les Samiens, et aussi leur faire profiter d’opportunités avantageuses. Les Grecs d Ionie, pour leur part, étaient assurés de l’accès aux matières premières essentielles à travers l’Egée, grâce à la réussite spectaculaire de Milet en tant que puissance maritime. De plus en plus également, le  précieux blé de Crimée et de Sarmatie parvenait jusqu’à eux, jetant les bases du commerce de la mer Noire, qui associait la Thrace, la Crimée et le Caucase. Ce commerce de la mer Noire jouera un rôle très important au cours des périodes classique, hellénistique et même byzantine, du fait des carences des cités grecques en matière de ressources alimentaires.

Un autre aspect des activités économiques et commerciales, lié à la période au cours de laquelle Corinthe et la Grèce orientale exercèrent leur hégémonie, eut des conséquences déterminantes sur le plan culturel : l’arrivée dans les terres « barbares » d’une main-d’œuvre spécialisée et de technologies nouvelles. Elles pénétrèrent dans ces territoires en même temps que les nobles exilés, grands promoteurs des relations commerciales. Dès les tout premiers contacts avec les Eubéens, puis avec les cités de Grande-Grèce et de Sicile, on constate la présence d’immigrants grecs pourvus de savoir-faire essentiels, peut-être attirés par le goût des élites étrusques pour le luxe. Le destin de Damaratus, lui-même membre de la grande famille des Bacchiades, est exemplaire. Selon la légende, Damaratus, expulsé de Corinthe, vint s’établir à Tarquinia, en Étrurie. Là, il se maria avec une femme de la haute société étrusque et devint le père de Tarquinius Priscus, le futur roi étrusque de Rome. Or, si l’on en croit une tradition dont Pline l’Ancien s’est fait l’écho, Damaratus ne serait pas venu seul en Etrurie, mais accompagné de charpentiers et de coroplathes (artisans travaillant l’argile), qui introduisirent en Etrurie l’usage des toits charpentés, recouverts et décorés de tuiles.

Ainsi les emporia grecs stimulèrent-ils non seulement les activités commerciales mais aussi la circulation des hommes, des idées et des techniques, notamment grâce à la protection que les sanctuaires offraient aux immigrants. Une des premières innovations des Grecs fut certainement l’introduction du vin, peut-être le trait principal du commerce de luxe phénicien et grec. En même temps que le vin furent exportés les rites qui accompagnaient sa consommation — en particulier le symposium, c’est-à-dire le banquet. Mais le processus lié au vin et aux formes de sociabilité qui lui étaient attachées n’est pas unique : la diffusion de la culture de l’olivier, à la fin du VIIe siècle, se doubla de la vogue des céramiques hellénisantes d’Anatolie et d’Etrurie, et eut des répercussions à la fois sociales, économiques et culturelles. Les technologies voyagent en même temps que les hommes : la transformation de la production agricole et industrielle selon les modèles grecs entraînait fatalement l’assimilation de certains éléments de la culture grecque, selon un processus révélateur des relations commerciales archaïques. Même les cultures orientales les plus vénérables, comme l’Egypte, reconnurent aux Grecs des talents susceptibles d’enrichir leurs propres institutions sociales et politiques.

Hérodote raconte que les Pharaons des VIe et VIIedynasties témoignaient un grand respect pour la civilisation hellénique, en dépit  Grecs déployaient dans l’art de la guerre, et faisaient appel à eux comme mercenaires. Des artisans et des marchands grecs furent également actifs à la cour de Lydie et à la cour de Perse. Mais l’essentiel reste le rôle joué par la technologie grecque dans le développement des sociétés occidentales, qui s’hellénisèrent de plus en plus. Ce phénomène prit une telle importance et une telle extension dans le temps et dans l’espace, qu’il est difficile de dresser une liste précise d’objets, de peuples et de sites concernés. Il a ses origines dans ces premiers contacts noués entre élites grecques et élites « barbares », à la faveur desquels des artisans grecs de mieux en mieux implantés diffusèrent leurs savoir-faire.

Les rapports nés à l’occasion de transactions commerciales furent déterminants dans la diffusion de la culture grecque au-delà de l’Hellade. Les découvertes archéologiques et épigraphiques de Gravisca, le port de Tarquinia, montrent l’influence qu’exerçaient localement des marchands grecs venus de cités éloignées. Des textes retrouvés à Berezan, à Apurias et à Pech Maho attestent également que des systèmes de crédits et de garanties personnelles furent mis au point, liant par contrat autochtones et commerçants grecs et étrusques. Cette hellénisation croissante, même si elle restait variable en intensité, marqua profondément les populations « barbares » d’Anatolie, des Balkans, d’Italie, d’Etrurie, d’Ibérie, et aussi certains territoires celtes, longtemps avant la grande vague d’hellénisation, contemporaine de l’avènement de la civilisation hellénistique au IVe siècle. Le prestige croissant du système économique et social de la cité-Etat fut l’un des facteurs qui contribuèrent à répandre la culture grecque. Mais les liens commerciaux durables et la diffusion des savoir-faire helléniques dans des régions éloignées et avides d’articles dont les artisans grecs étaient les spécialistes jouèrent également un rôle important. En outre, il était plus avantageux de produire sur place ces objets plutôt que de les faire venir de Grèce, au risque de mille dangers. De cette diffusion des hommes et des savoir- faire, seule l’archéologie — faut-il le rappeler ? — est en mesure de témoigner, les textes restant souvent silencieux sur ce thème.

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