Le Tiers Monde à l’ère de la détente (1962-1973)

Accueil » Histoire » Le Tiers Monde à l’ère de la détente (1962-1973) écrit le: 21 décembre 2012 par admin

  C’est dans le contexte des crises (de celle de Suez à celle de Cuba) que naît le rôle international des pays du Tiers Monde. Mais il prend tout à fait son essor à l’ère de la détente.
L’affaiblissement du rôle moral de l’ONU. L’affirmation des pays nouvellement indépendants se fait par l’intermédiaire de l’entrée à l’Organisation des Nations unies qui voit s’accroître le nombre de ses membres et s’alourdir ses problèmes. En 1973, les Nations unies comprennent 135 membres. Les seuls États qui n’en font pas alors partie sont la Suisse, les deux Corée, les deux Viêt-nam, Formose, la Rhodésie du Sud et le Bangladesh. Sur ce total, 25 États se rattachent au camp occidental, 12 au camp oriental, la plupart des autres se disent et se veulent non engagés Les pays du Tiers Monde sont donc majoritaires et ils disposent même de la majorité des deux tiers nécessaire pour faire passer les résolutions au sein de l’Assemblée générale. L’ONU devient ainsi la caisse de résonance du Tiers Monde et en subit aussi les contre-coups. L’héritage de la décolonisation est lourd. L’ONU est engagée dans une guerre au Congo, sans avoir les ressources nécessaires en troupes et en argent. Elle est menacée d’une faillite financière énorme. Le secrétaire général des Nations unies, Dag Hammarskjôld, qui considère son rôle comme celui d’un arbitre, entre en conflit ouvert avec plusieurs chefs de gouvernement. Au début de son mandat (1961-1971), le Birman U Thant, qui représente précisément le monde afro-asiatique, réussit à dégager les Nations unies du Congo et à affirmer à plusieurs reprises l’indépendance de l’Organisation. Mais la période voit aussi l’affaiblissement des Nations unies. Sous l’influence du groupe afro-asiatique, l’ONU passe son temps à protester contre le régime d’apartheid en République sud-africaine, le régime raciste en Rhodésie du Sud et le colonialisme sous toutes ses formes. Plusieurs dizaines de résolutions très fermes se révèlent sans portée réelle. Le secrétaire général subit l’érosion du rôle moral des Nations unies.
Les premières rencontres des pays non engagés. La plupart des pays du Tiers Monde s’affirment aussi non engagés et disent rejeter l’alignement aussi bien sur le camp occidental que sur le camp soviétique. La première conférence des pays non engagés se tient à Belgrade, du 1er au 6 septembre 1961, à l’invitation du président yougoslave Tito, du président égyptien Nasser et du président indien Nehru. Il s’agit pour les 25 États participants de manifester leur réprobation de la politique des blocs, du néo-colonialisme qui substitue les contraintes économiques aux liens politiques, et du surarmement des grandes puissances. Les non-engagés poursuivent leur combat en réunissant de nouvelles conférences, au Caire (1964), puis à Lusaka (1970), au cours desquelles ils insistent de plus en plus sur l’indépendance économique. La conférence d’Alger, en septembre 1973, est la confirmation d’une nouvelle stratégie de concertation entre pays producteurs de matières premières.

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Les non alignés n’ont pas alors de cohésion véritable Ils connaissent aussi des querelles internes. En définitive, l’entente se resume a condamner l’imperialisme  des Occidentaux tout en s’efforçant de tenir la balance égale entre les deux Grands et à affecter un neutralisme de façade. Mais des divisions apparaissent entre les tenants d’un strict neutralisme et les partisans d’une action résolue contre le néo-colonialisme. Les tensions internationales dans le camp oriental révèlent au grand jour les divergences idéologiques entre Moscou et Pékin, entre lesquels le choix n’est pas simple. Néanmoins des regroupements s’opèrent dans un cadre régional.

Les regroupements des États du Tiers Monde:

Issus des frontières héritées de la colonisation, les territoires de ces États sont souvent hétérogènes et constituent des entités artificielles. A partir de  l’indépendance, deux tendances contraires apparaissent : l’une tend à l’émiettement, l’autre au regroupement. L’union du Sénégal et du Soudan à l’intérieur du Mali n’a duré que quelques mois. L’union de l’Égypte et de la Syrie au sein de la République arabe unie a duré de 1958 à 1961. Le plus souvent, des États du Tiers Monde ont préféré des regroupements plus vagues. Le Conseil de l’Entente comprend la Côte-d’Ivoire, la Haute-Volta, le Dahomey et le Niger. Le panafricanisme, lui, ambitionne de réaliser l’unité économique et politique du continent noir.
En décembre 1960, tous les États francophones à l’exception du Togo, du Mali et de la Guinée constituent le « groupe de Brazzaville », favorable à la coopération avec la France, qui se transforme en Union africaine et malgache (UAM) au printemps 1961 et en Organisation commune africaine et malgache (OCAM) en février 1964. Le nouveau président de l’ex-Congo belge (devenu Congo-Léopoldville puis Congo-Kinshasa, enfin Zaïre) y adhère. Le conflit du Biafra contribue à diviser l’OCAM.
À l’encontre des modérés du « groupe de Brazzaville » et du « groupe de Monrovia », réunissant les douze pays du groupe de Brazzaville et d’autres pays africains, notamment anglophones, se constitue en janvier 1961 le « groupe de Casablanca » qui comprend le Maroc, le Ghana, la Guinée, le Mali et la République arabe unie, groupe hostile au néo-colonialisme et aux essais nucléaires français au Sahara. L’Afrique apparaît bien divisée.
À la faveur de la fin de la guerre d’Algérie, les tensions entre les deux groupes de pays africains s’atténuent. A l’invitation de l’empereur d’Éthiopie, Haïlé  Sélassié, la conférence  d’Addis-Abeba  groupant 30 chefs d’État africains adopte en mai 1963 la charte de l’Organisation de l’Unité africaine.

Si  l’OUA  n’a pas fait progresser l’Afrique dans le sens d’une union plus étroite, en revanche elle a joué un rôle non négligeable en promouvant les intérêts  des États africains, en s’opposant au démembrement du Nigeria par exemple.
Au Moyen-Orient, la Ligue arabe tente de favoriser le regroupement des biais arabes. Mais l’unité du monde arabe est également revendiquée par différents leaders, comme Nasser, et par des forces politiques, comme le parti Baas.
En Amérique latine, l’Organisation des États américains est confrontée au problème de Cuba, exclu en 1962 et réadmis en 1973, et à la question des guérillas fomentées par les Cubains, en Bolivie, en Colombie et au Venezuela, l in janvier 1966, une conférence réunissant des délégués de gouvernements ou de mouvements révolutionnaires d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine choisit La Havane comme siège de l’Organisation « tricontinentale » censée organiser partout la lutte anti-impérialiste.

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 Le développement économique et l’aide au Tiers Monde:

Le fossé entre le niveau de vie des pays développés et celui des pays sous- développés se creuse tout au long des années 1960, si bien que la différence entre le produit national brut par habitant chez les uns et chez les autres est énorme : 3 320 dollars pour les Etats-Unis, 60 dollars pour Haïti en 1964. Le taux d’accroissement de la population, beaucoup plus fort dans les pays pauvres que dans les pays riches, constitue un obstacle supplémentaire à des changements en profondeur de l’économie de ces pays.

  Le décollage économique est limité à quelques pays qui ont créé des foyers industriels. Malgré un gros effort d’industrialisation, les pays sous-développés restent d’abord des pays exportateurs de matières premières. Or les termes de l’échange (rapport entre la valeur des exportations et celle des importations) sont défavorables aux pays en voie de développement. Tandis que les prix de produits industriels en provenance du Nord augmentent sans cesse, en raison de l’inflation, les prix des matières premières vendues par le Sud baissent nettement. On assiste en fait à un « échange inégal» qui déstabilise le Tiers Monde, rendant impossible sa croissance. Face aux nations « nanties », se dressent des nations « prolétaires », qui réclament de l’aide.
Les formes de l’aide aux pays sous-développés. L’aide est soit privée, soit publique. Elle peut prendre la forme d’investissements, de prêts ou de dons. L’aide occidentale est prépondérante. De 1945 à 1970, sur une aide totale au Tiers Monde de 165 milliards de dollars, les Occidentaux en ont fourni 90 %.
L’aide américaine est surtout économique et militaire tout en comprenant aussi l’envoi de techniciens ou de missions, en particulier dans le cadre du Peace corps. L’aide financière, qui peut être directe par le biais de l’Agency for International Development (AID), passe le plus souvent par le canal de firmes privées ou d’organisations internationales, comme la Banque mondiale. Cette aide s’adresse surtout à l’Asie (Chine nationaliste, Corée du Sud, Thaïlande, Pakistan, Viêt-nam du Sud), en second lieu au Moyen-Orient, enfin à l’Amérique latine et à l’Afrique. L’affaire de Cuba amène les dirigeants américains à concentrer leurs efforts sur l’Amérique latine, avec un programme d’aide décidé en août 1961 à la conférence de Punta del Este. Mais l’Alliance pour le progrès ne remporte pas les succès escomptés, en raison des réticences à la fois des entreprises privées et du Congrès. Après 1963, l’aide américaine tend à diminuer en raison du coût de la guerre du Viêt-nam.
L’assistance soviétique, destinée à favoriser l’indépendance économique des pays sous-développés, est sélective. Elle intervient dans le cadre de projets de développement planifié et elle accorde la priorité à l’électrification et à l’industrie lourde. Comme l’Égypte, où l’URSS finance la construction du barrage d’Assouan de 1958 à 1960, et l’Inde, où elle finance des aciéries, les bénéficiaires de cette aide sont presque tous des pays neutralistes : Ethiopie, Guinée, Ghana, Egypte, Syrie, Inde, Afghanistan, Indonésie, Yémen, Ceylan, Irak. Les dons sont limités à des cas exceptionnels. Les prêts sont conclus pour douze ans à un faible taux d’intérêt et les remboursements prévus en monnaie locale ou en produits locaux. Cette aide est subordonnée au recours au matériel et aux techniciens soviétiques. L’assistance technique est loin d’être négligeable, surtout en Egypte, Yémen, Afghanistan, Inde, Indonésie.

  L’assistance  britannique est surtout économique et financière, organisée autour de l’unité monétaire qui donne son nom à l’ensemble des pays, la zone sterling.
La France consacre une part importante de son produit national brut (près de 2 % en 1960) à l’aide aux pays d’Afrique du Nord, d’Afrique noire et de l’océan Indien. La coopération (instituts, lycées, écoles, journaux, sociétés savantes, fouilles archéologiques) y est importante. Plus de 30 000 enseignants français exercent à l’étranger, dont la plupart en Afrique du Nord.
La diminution et les limites de l’aide. Depuis 1960, la masse de l’aide aux pays sous-développés a tendance à diminuer en raison des réticences de l’opinion publique et du scepticisme croissant à l’égard de l’efficacité de cette aide. De près de 2 %, la part du PNB français qui lui est consacrée tombe à la fin des années 1960 à 0,68 %. Seule la coopération culturelle et technique se développe. La France est en tête avec 52 300 coopérants, en 1970, dont 25 500 enseignants. Le Royaume- Uni envoie 29 000 personnes, la République fédérale d’Allemagne 27 000.
De leur côté, les pays du Tiers Monde, conscients des limites et des contraintes de ces politiques d’aide, préféreraient une organisation des marchés des matières premières qui leur permettrait d’écouler leur production.
De fait le commerce entre États développés et États sous-développés devient le problème prépondérant. En effet, pour les seconds, qui exportent des produits agricoles ou des matières premières, l’influence des cours mondiaux de ces produits est déterminante.
L’échec des CNUCED. C’est l’objet des conférences des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED) d’essayer de résoudre ces problèmes. Lors de la première CNUCED, qui se tient à Genève du 23 mars au 15 juin 1964, 120 États sont représentés, dont 77 en voie de développement. Deux thèses s’affrontent : la thèse française, qui propose un accord international pour fixer les prix (alors déterminés par le libre jeu du marché mondial) et alimenter un fonds d’aide aux pays sous-développés, et la thèse anglo-saxonne, hostile à toute tentative pour relever le cours des matières premières et favorable à l’octroi de facilités pour l’exportation de produits manufacturés des pays sous-développés. C’est l’impasse. La seule résolution de la conférence consiste à recommander de consacrer au moins 1 % du revenu des pays industrialisés à l’aide au Tiers Monde. Les 77 pays en voie de développement participant aux travaux de la CNUCED décident de créer une structure spécifique, lors d’une conférence à Alger en octobre 1967, afin de parler d’une seule voie. Mais l’unanimité de façade ne doit pas faire illusion ; elle cache beaucoup de situations variées et laisse la place aux divisions.
La seconde CNUCED (UNCTAD en anglais), qui a lieu à New Delhi du 1er février au 29 mars 1968, se prononce, à la suite des résolutions de la conférence d’Alger, pour le système des préférences tarifaires à accorder aux pays sous-développés.

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  La troisième CNUCED,  qui se déroule à Santiago du Chili du 13 avril au 21 mai 1972, fait d’abord un constat d’échec : alors que les pays développés occidentaux ont en 1970 un PNB par habitant de 3 200 dollars en moyenne, le chiffre correspondant est de 750 pour l’Amérique latine, 270 pour l’Afrique, 260 pour l’Asie. La seule résolution importante consiste en une aide spéciale aux 25 pays les moins développés ayant un PNB per  capita de moins de 100 dollars par an et dont le PNB provenant de l’industrie est inférieur à 10 %.
Force est de constater que ni l’aide, ni le commerce mondial ne permettent aux pays sous-développés de surmonter leur sous-développement. Certains pays producteurs de pétrole vont alors choisir la voie de l’union pour imposer leur prix.
La création de l’OPEP. À l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, les royalties – sommes payées par les grandes compagnies pétrolières aux pays propriétaires des gisements – étaient faibles : 12,5 % au Moyen-Orient. Le Venezuela inaugure en 1948 le système dit Fifty-Fifty, soit des royalties de 50 %. Et une situation de conflit se développe entre les États et les grandes compagnies américaines (Standard New Jersey, Socony Vacuum, Standard California, Texaco, Gulf) et anglo-hollandaises (British Petroleum, Royal Dutch Shell), groupées en consortium. Celui-ci décide en août 1960 de réduire les prix du pétrole brut. Les pays producteurs réagissent en créant, le 15 septembre 1960, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) comprenant d’abord le Venezuela, l’Iran, l’Irak, l’Arabie Saoudite, le Koweit, le Qatar, puis la Libye, l’Algérie, le Nigeria, Abu Dhabi. L’action de l’OPEP consiste en un accroissement des royalties puis en la nationalisation de la production. Ainsi l’Irak nationalise en 1972 l’Irak Petroleum Cy. Avant même la crise de 1973, les pays du Tiers Monde commencent à utiliser l’arme économique dont ils disposent.

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