Les femmes dans la deuxième guerre mondiale: les femmes, résistantes de l'ombre
Là encore, l’histoire se heurte au poids du secret, question de survie pour la Résistance, mais aussi au silence des résistantes qui ont, après guerre, tu leur action, à leurs yeux banale, normale, à celui de l’historiographie, plus attentive aux combats armés et aux gestes déclarés des résistants et des grandes figures masculines. Derrière les héroïnes, dont certaines sont mortes pour la France (Danielle Casanova, Bertie Albrecht…), combien de silhouettes anonymes…
La Résistance infime au quotidien :
L’opposition à l’occupant a souvent débuté par des gestes infimes, qui ont laissé d’autant moins de traces : vêtements discrètement tricolores, mise en quarantaine d’un voisin affichant des sympathies pour l’occupant, écoute de la radio de Londres, expression individuelle de soutien à la communauté juive face à la spirale antisémite, enfant juif caché, concierge sourde aux pressions gestapistes. Ce refus de se soumettre à la situation tisse peu à peu des réseaux d’entraide de proximité pour permettre la survie des plus démunis et cacher les persécutés ; les femmes sont des pièces maîtresses de cette « résistance de solidarité » (R Laborie) par leur insertion dans le quotidien, facilitée par la moins grande méfiance des Allemands à leur égard, conséquence de la représentation des sexes dans la mentalité de l’occupant. Elle débouche sur une aide organisée par des associations civiles ou religieuses (l’Œuvre de secours aux enfants, organisation juive, l’Amitié chrétienne, organisation protestante, le Comité inter-mouvement auprès des évacués, organisation protestante…), où les femmes, nombreuses, sont très actives.
Confrontées à la pénurie, les ménagères manifestent leur mécontentement et donc leur opposition à l’occupant dans des queues houleuses et des manifestations (239 entre novembre 1941 et mars 1942), non dénuées de dimension politique. La presse clandestine, surtout celle des communistes, exploite cette veine pour renforcer l’opposition, en s’adressant directement aux femmes du peuple, leur rappelant la figure de Jeanne d’Arc (La Ménagère de Paris, Les Mariannes). Elle est particulièrement active dans le nord de la France, où les femmes soutiennent en juin 1941 la dure grève des mineurs; considérée comme leur meneuse, Emilienne Mopty est fusillée.
La résistance de solidarité conduit aussi à la création de comités populaires, sur l’initiative de femmes communistes. Ils s’opposent au STO et demandent le retour des prisonniers; ils se fédèrent en 1944 sous le nom d’Union des femmes françaises (UFF). Sa charte nationale se donne pour objectif d’agir pour la fin de la guerre, reconstruire la France et défendre la famille.
Les femmes dans la Résistance intérieure :
L’engagement des femmes :
L’entrée des femmes dans la Résistance, qui ne concerne qu’une faible partie de la population française, s’est faite au gré des circonstances et de l’existence de réseaux antérieurs au conflit, essentiellement des associations de jeunesse, politiques, religieuses ou laïques (la responsable de l’Union des jeunes filles de France, Danielle Casanova, morte à Auschwitz en mai 1943) ou par l’appartenance à un parti (la communiste Marie-Claude Vaillant- Couturier). Nombreuses sont celles qui ont entamé leur action par une aide à l’origine conjoncturelle et ponctuelle : cacher un poursuivi, un résistant, un Anglais parachuté, fournir de la nourriture à des maquisards.
Cet engagement a tout autant été l’expression d’une volonté familiale (Geneviève De Gaulle, Laure Moulin, Lucie Aubrac, Danielle Gouze [future Mme Mitterrand], Lise Lelièvre) que celle d’une décision personnelle (Célia Bertin). Leur entrée en Résistance fait accéder bon nombre de femmes, souvent jeunes, à une autonomie de décision, de pensée et d’action inconcevable avant guerre. Cette liberté prise pour défendre la Liberté se fait fréquemment au prix de mensonges auprès des leurs, conduit à des ruptures familiales, soit par désaccord idéologique soit par souci de protection. Les résistantes transgressent les lois en vigueur, mais aussi les codes du genre auxquels elles étaient, pour la plupart, soumises et que la Révolution nationale entend consolider. La lutte contre l’occupant malmène donc les rôles sexués, mais il s’agit là d’un grignotage, non d’une démolition.
La Résistance dépendante du genre :
Dans la répartition des tâches, la Résistance assigne aux femmes des missions qui se situent dans le prolongement de la tradition. La logistique leur revient (alimentation, soins, fournitures matérielles, faux papiers, dactylographie des documents et journaux…) ; agents de liaison et « boîtes aux lettres », convoyeuses, passeuses, elles assurent la diffusion des nouvelles, des journaux qu’elles fabriquent plus qu’elles ne rédigent. Leur féminité, leur maternité deviennent des armes face aux occupants, qui se méfient peu des femmes et mettent du temps à se les représenter en « terroristes ». Indispensables, dangereuses, leurs participations se situent plus encore dans l’ombre que celles des hommes, responsables des coups d’éclat et dirigeants des réseaux de la Résistance lorsqu’elle s’organise. Pourtant, elles sont très nombreuses et les réseaux, tel celui du musée de l’Homme (six femmes sur dix-neuf membres arrêtés en 1941, trois sont condamnées à mort), n’auraient pu fonctionner sans leur présence.
Cette répartition exprime le refus de voir les femmes manier les armes, même si certaines, rares, le firent (Anne-Marie Bauer, de Libération-Sud, Madeleine Rivaud,
Marguerite Morizot, décédée à Ravensbrück) ; exceptionnelle est la position de chef de maquis de sept départements de Georgette Gérard, en 1943. Multiples sont les témoignages de celles qui racontent l’ironie avec laquelle les femmes spécialistes des explosifs sont accueillies telle la jeune chimiste Jeanne Bohec, instructrice de sabotage. Les maquis FTP écartent les femmes de l’action à la fin de 1943, et les unités des Forces françaises de l’intérieur (FFI) refusent leur présence à la Libération, dont les combats semblent interdire l’égalité des sexes.
Une même lecture peut être donnée de l’absence des femmes à des postes de direction : seule Marie- Madeleine Fourcade dirige le réseau Alliance; quelques-unes cofondent ou partagent la direction : Bertie Albrecht (décédée en 1943 lors de sa seconde incarcération à Fresnes) organise avec Henri Frenay le journal et le mouvement Combat, qui s’appuie sur des résistantes de l’École de surintendantes et sa directrice, Jeanne Sivadon. Madeleine Braun cofonde l’organisation communiste Front national pour la zone Sud, Lucie Aubrac est conviée aux prises de décision de la Libération, Simone Michel-Lévy (pendue pour sabotage) anime un réseau de Résistance aux PTT. Edith Thomas, archiviste, historienne et romancière, participe à la fondation du Comité national des écrivains et, comme Eisa Triolet, publie aux éditions clandestines de Minuit, qui voient dans l’écriture un possible acte de Résistance.
Autre spécificité de la Résistance féminine : l’obligation de devoir composer avec les tâches d’épouse et, surtout, de mère. Faut-il voir là l’explication du désir de vie qui semble davantage motiver les résistantes, bien plus qu’un engagement politique et un projet de future société, auxquels se réfèrent des hommes ? Privé et public se superposent confusément chez ces combattantes de l’ombre, qui défendent une patrie qui ne les a pas reconnues citoyennes à part entière. L’inscription géographique des femmes dans la cité explique aussi le rôle spécifique des services d’assistance, une vocation « naturelle » de femmes organisées par la Résistance à partir de 1941.
Les femmes de Londres :
Une pareille méfiance à l’égard du « sexe faible » préside à l’organisation des Françaises qui ont rejoint Londres. Elle est renforcée par l’opinion de De Gaulle, sceptique sur l’efficacité de la résistance intérieure de civils ; il privilégie, en militaire, la résistance armée, une « affaire d’hommes ».
Les femmes volontaires sont d’abord intégrées dans les Auxialiary Territorial Services (ATS), puis, sur ce modèle, est créé, par décision conjointe de l’état-major des Forces françaises et du ministère britannique de la Guerre, un « Corps féminin » (7 novembre 1940), mais ces cent volontaires, avec à leur tête la championne de tennis Simone Mathieu, sont employées comme secrétaires ou conductrices. En 1941, l’armée de l’Air et la Marine font appel à des femmes comme infirmières et assistantes sociales, pour participer aux campagnes du Moyen-Orient, d’Afrique et d’Italie. L’effectif du Corps féminin est porté à 500 le 16 décembre 1941 ; l’unité s’appelle désormais le Corps des volontaires françaises et est reconnue comme élément militaire de l’armée. Londres parachute 53 femmes pour opérer en France, 11 y laissent leur vie et 21 sont déportées. En 1943, les Françaises volontaires gagnent l’Algérie. Le 11 janvier 1944, des unités militaires d’auxiliaires féminines sont créées dans les trois armes (Arme féminine de l’armée de terre -AFAT, Sections féminines de la flotte – SFF, Forces féminines de l’air – FFA), soit 15000 Françaises.