l’évolution de la guerre: La psychologie du combattant

> > l’évolution de la guerre: La psychologie du combattant ; écrit le: 3 janvier 2013 par La rédaction

Simone de Beauvoir repère, parmi les raisons qui ont pu maintenir les femmes dans leur état d’infériorité, le fait qu’elles ne participent pas à la guerre : « Dans l’humanité, la supériorité est accordée non au sexe qui engendre mais à celui qui tue ». La guerre donne au soldat, aussi faible et médiocre soit-il, un pouvoir exorbitant : celui de tuer. C’est le pouvoir du despote, et j aussi celui des dieux. On comprend dès lors que quelques-uns
—    et, à certaines époques, beaucoup aient pu passionnément aimer la guerre. Aux antipodes de la mesure et des habitudes de la vie quotidienne, la guerre représente pour celui qui la fait une période enchantée, même dans ses plus terrifiantes douleurs. La tragédie grecque a souvent illustré cette catastrophe que représente le retour du héros : comment revenir à la mesure, c’est-à- dire à la raison, lorsque tout a été fait dans l’excès ? La littérature a souvent mis en scène le souvenir du combattant qui répète jusqu’au ressassement les mêmes faits d’armes et la même nostalgie. Il faut dire que l’exaltation du guerrier ou du peuple au commencement d’une guerre est aussi une réaction défensive contre la peur. Les guerriers et encore moins les soldats n’ont pas tous éprouvé la passion brûlante d’Ajax dont Homère nous dit qu’il est « insatiable de combats » et que, lorsqu’il s’avance contre l’ennemi, « son visage effrayant sourit ». Il est difficile de trouver ailleurs qu’à la guerre un équivalent à cette fureur, qui est la passion du combat. Sans doute a-t-elle quelque chose à voir avec la folie. Un guerrier est un homme qui n’appartient plus à l’humanité commune ; d’où le statut de demi- dieu dont il jouissait un peu partout.
Jadis, on prenait un nom de guerre en s’enrôlant. Comme la religion, comme l’esclavage aussi, la guerre fait endosser une nouvelle identité ; comme la religion seule, elle élève celui qui s’y adonne à une sorte de transcendance. Les actes de défection (objection de conscience, désertion), excepté au moment de la défaite, sont, tout compte fait, rarissimes, car, non seulement chacun est tenu par la cause au nom de laquelle il lutte mais aussi par le regard des autres — camarades de combat ou non- combattants — qui exercent sur lui la plus puissante des stimulations et la plus impitoyable des censures. Sans doute convient-il de distinguer, comme Malraux le fait dans L’Espoir, les combattants qui luttent pour une cause et les guerriers qui se battent pour eux-mêmes. Machiavel attribuait au mercenariat la ruinede l’Italie : seule une armée de citoyens comme fut celle de Rome était à ses yeux susceptible de vouloir défendre avec ardeur la patrie1. Les mercenaires n’ont pas de cause ; ils n’ont que des intérêts. L’arme est investie d’un sens symbolique qui, dans les temps anciens, surpasse de beaucoup sa fonction technique. Nombre de rituels magiques préparaient les armes pour la guerre. Celles-ci sont très souvent forgées et ciselées à la manière des plus belles œuvres d’art. C’est parce que le guerrier s’identifie à son armure que, dans toutes les sociétés antiques et traditionnelles, l’échange des armes est un signe particulièrement fort d’amitié.
La psychologie du combattant est au croisement des dimensions individuelles et collectives de l’existence. Au sein de l’armée, l’émulation entretient le courage et l’héroïsme. Mais le groupe peut entraîner aussi à la défaite. Il existe un tournant dans la guerre qui décide de tout : la prise de conscience, chez l’un des deux adversaires, de sa propre défaite. La débâcle est un phénomène auto-entretenu. Brusquement, une armée se disloque : bien des grandes batailles de l’histoire, du moins jadis, firent relativement peu de victimes à cause de cette panique qui animait les jambes et immobilisait les bras.
Lanza del Vasto a dit que l’armement moderne a déshonoré la guerre — ce qui ne signifie pas dans son esprit que la guerre fut jamais honorable, seulement elle permettait jadis, grâce à la faiblesse de ses moyens techniques, à la valeur de l’honneur de se présenter comme principal élément de légitimation. Dans ses livres, Ernst Jünger a mis l’accent sur la froideur du combattant dont la force d’âme exclut toute charge émotionnelle. Seulement cette indifférence du soldat témoigne davantage pour un certain type de guerre moderne que pour la guerre en général. Clausewitz avait fait la remarque que la passion décroît avec l’éloignement mutuel des combattants, donc avec la puissance des armes : « Les armes au moyen desquelles l’ennemi peut être attaqué à distance permettent aux sentiments, à l’instinct du combat proprement dit, de demeurer à peu près en repos, et d’y demeurer d’autant plus complètement que la portée de ces armes est plus grande. Avec une fronde, nous pouvons nous imaginer ressentir un certain degré de colère au moment où nous lançons la pierre ; ce sentiment est plus faible en tirant un coup de fusil, et encore plus faible en tirant un coup de canon ». Les guerres antiques étaient des séries et des successions de corps à corps. Avec le progrès des techniques d’armement, la distance physique entre les combattants n’a pas cessé de croître : déjà le fusil et le canon portent la mort à distance ; le pilote d’Enola Bay qui largua Little Boy sur Hiroshima le 6 août 1945 n’a vu aucune des dizaines de milliers de victimes qu’il fit en quelques secondes.
Dans le Lâchés de Platon, Socrate répond au général avec lequel il s’entretient que le courage ne consiste pas toujours dans le fait de se tenir droit face au danger puisqu’on pourrait le faire en toute inconscience. Il n’y a de courage qu’accompagné de la conscience du danger – lequel, avec la guerre, prend les oripeaux de la mort. Aristote, qui définissait la vertu comme une excellence, plaçait le courage à égale distance de la témérité (l’excès vicieux) et de la lâcheté (le défaut vicieux). De même, le bushido, qui est le code d’honneur des samouraïs japonais, supposait que la guerre dépend de la volonté du guerrier, qu’elle n’est pas une furia mais un exercice de maîtrise de soi. C’est sans passion que le samouraï doit combattre, c’est-à-dire sans colère, ni peur, ni agressivité. Cela dit, le courage à la guerre prend deux formes très différentes selon qu’il est en mouvement (il s’appelle alors plus particulièrement intrépidité) et en repos. Le courage peut consister à rester ferme devant l’assaut (c’est le courage en repos) ou bien à affronter les dangers de l’attaque que l’on mène soi-même (le courage en mouvement). Dans les deux cas, il s’agit bien de maîtriser la peur de la mort — par la fermeté avec le courage en repos et par l’audace avec le courage en mouvement.
La dimension libidinale (sexuelle) de la guerre, la plupart du temps pudiquement tue, ne peut pas ne pas être évoquée. En 1953, Gaston Bouthoul écrivait que « le jeune soldat représente […] le maximum d’attrait érotique pour les femmes». Ce n’est plus du tout vrai à présent, mais cela l’a été jusqu’à une date très récente. La littérature picaresque du XVIIe siècle a souvent représenté le personnage du capitan beau parleur, traîneur de sabre et coureur de filles. Jusqu’en 1914 les femmes ont été particulièrement sensibles à l’armure et à l’uniforme. La virilité du combattant renvoie à sa puissance sexuelle supposée. La psychanalyse a décelé dans les armes, du moins dans les armes offensives, un symbole sexuel : l’épée, le fusil sont des pénis, les explosions, des orgasmes. Dans les luttes au corps à corps, l’excitation sexuelle n’est pas absente. La virilité et le machisme des armées sont d’autant plus exacerbés que les tentations homosexuelles y sont fortes.
Clausewitz distinguait parmi les « puissances morales » présentes dans la guerre «les talents du chef de guerre, les vertus guerrières de l’armée et le sentiment national de celle-ci ». Si le conducteur de char symbolise la guerre des premiers empires, le fantassin (l’hoplite) incarne le soldat des cités grecques marquées par l’idéal d’isonomie ; regroupés en phalange, les hoplites Hont les premiers citoyens-soldats de l’Histoire. Ils ont reçu un entrainement intensif et, au combat, ils manifestent un courage collectif nouveau. C’est grâce à eux qu’Alexandre le Grandira insqu’à l’Indus. Le citoyen-soldat fut l’élément central qui permit plus tard à la république romaine d’acquérir l’hégémonie. A partir de ce modèle, Machiavel sera le premier penseur à voir dans les vertus militaires des vertus civiques. Avec la naissance de l’État moderne en cette époque de la Renaissance, l’identificat ion à la nation remplace petit à petit l’identification à la caste ou au rang. Le soldat sera désormais investi d’une mission à laquelle il pourra se sacrifier : défendre la terre maternelle, sa patrie. Il n’est pas exagéré de parler à ce sujet de religion laïque.
La « guerre du peuple » des révolutionnaires se démarque des « guerres nationales » et a été presque toujours pensée contre elles. La psychologie du combattant ne peut être que différente dans les deux types de combat. Le guérillero n’est ni un guerrier ni un simple soldat ; il réalise dans une certaine mesure la synthèse de ces deux figures : à la différence du soldat, il est volontaire ; à la différence du guerrier, il ne voue pas son existence entière à la lutte violente.

La guerre à l’ère des NTIC:

Dans Vers l’armée de métier, écrit en 1934, Charles de Gaulle prévoyait la substitution des armées professionnelles aux armées nationales par la force des progrès techniques. Il existe aujourd’hui aux Etats-Unis une école doctrinale dite de la « révolution dans les affaires militaires » (RMA). Jadis la guerre mettait en jeu des corps ; elle met aujourd’hui surtout en place des machines.
On appelle logistique la partie de l’art militaire s’occupant de l’ensemble des conditions matérielles (transports, logement, nourriture, etc.) qui permettent à une armée de combattre le plus efficacement possible. La complexité croissante de l’armement moderne tend à donner à la logistique une importance de plus en plus grande.
Traditionnellement, on distinguait les armes de destruction (la poudre, les canons, les bombes…) et les armes d’obstruction (les remparts, les cuirasses…). Aujourd’hui, une troisième catégorie d’armes est apparue : les armes de communication et d’information. La propagande, les espions en font partie et pas seulement les réseaux techniques. « Tout l’art de la guerre est fondé sur l’art de duper », disait Mao après Sun Tzu. Voir sans être vu, se cacher et surgir inopinément, par surprise — cette tactique s’avère bien souvent gagnante. Avec les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), ses moyens sont décuplés.
La guerre froide déjà s’était exprimée de façon nouvelle par une guerre des ondes (l’expression date de cette époque). Il n’y a plus de guerre sans propagande2, donc sans désinformation. Certains pensent qu’aujourd’hui, avec la globalisation de l’information, les armes de communication ont supplanté les armes de dissuasion militaire.
Le nucléaire transforme de fond en comble la stratégie : la prospective se substitue à la connaissance de l’histoire qui ne peut plus donner aucune leçon. Auparavant, la puissance de feu, la protection et la mobilité étaient antagonistes : pour se protéger, il fallait s’alourdir et donc perdre de la mobilité. Pour la première fois, les trois fonctions essentielles de l’art militaire sont désormais réunies dans les mêmes systèmes d’armes. Le choc, le feu et la mobilité ne sont plus antagonistes.
Les techniques de renseignement et de transmission font entrer la guerre dans la quatrième dimension – celle du temps. Avec l’ordinateur, le temps implose et l’espace explose. Les Américains parlent de network-centric warfare — d’opérations en réseau. La guerre moderne tend à être une guerre sans bataille, livoquant ses souvenirs personnels (il a combattu dans les rangs de l’armée russe contre Napoléon), Clausewitz fait observer à propos de la bataille : « On se croirait presque au spectacle ». Cette spectacularisation de la guerre s’est trouvée renforcée avec les moyens informatiques. C’est cette virtualisation de la guerre qui a permis à Jean Baudrillard de soutenir, en 1991, le paradoxe que « la guerre du Golfe n’a pas eu lieu ». Il utilisa à son propos l’expression de « guerre morte » — troisième phase de la guerre après la guerre chaude classique et la guerre froide.
Les sociétés démocratiques contemporaines répugnent à exposer la vie de leurs soldats. De plus en plus, la mort de l’un d’entre eux est vécue comme un accident inacceptable ou comme un assassinat. Mais l’humanisation de la guerre passe contradictoirement par son inhumanisation technique. Le robot-guerrier est au centre de nombreuses recherches actuelles : il aurait l’avantage sur le soldat d’être indifférent au stress et à la fatigue ; il pourrait atteindre une cible sans faire de dommages collatéraux et sa perte ne coûterait que de l’argent. Cela impliquerait aussi, perspective plus inquiétante, que ces machines jouiraient d’une autonomie presque totale d’où la fiction des robots qui finiraient par échapper à leurs concepteurs…
Par ailleurs, dans le cadre de ces technologies du futur, l’adversaire tend à être criminalisé. La notion de défense glisse insidieusement vers celle de sécurité. Dans la sécurité, il existe une dissymétrie morale fondamentale : le policier et le malfaiteur ne peuvent pas être mis sur le même plan. Or, cette dissymétrie n’existe pas dans la tradition militaire où l’on fait la guerre sans haine et, sinon dans le respect de l’adversaire, du moins dans un état d’indifférence affective à son endroit.

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