Méditerranée : Après les Conquêtes Arabes

> > Méditerranée : Après les Conquêtes Arabes ; écrit le: 26 mai 2012 par La rédaction

Un grand débat a divisé au XXe siècle les historiens spécialistes de la Méditerranée : les relations économiques furent-elles ou non interrompues, au début du Moyen Âge, entre le bassin oriental et le bassin occidental de la mer Intérieure ? Admettons que cette interruption se soit produite. Faut-il l’interpréter comme la conséquence des invasions barbares qui eurent pour effet d’isoler l’Espagne, la France, la Rhénanie et le nord de l’Italie de l’Orient byzantin et de son économie florissante ? Byzance, à cette époque, dominait en effet l’Égypte et les régions du Moyen-Orient qui correspondent aujourd’hui à Israël, au Liban, à la Syrie et à la Turquie, ainsi que de vastes territoires au sud-est de l’Europe.
Ou bien le moment clé fut-il l’émergence de l’islam, qui imposa, entre le VII  et le début du VIIIe siècle, une nouvelle religion en Egypte, en Syrie, en Afrique du Nord, puis en Espagne ? À moins qu’il ne faille dater cette rupture de l’avènement de Charlemagne, lequel étendit son pouvoir jusqu’en Italie centrale, auparavant sous influence byzantine... L’éminent historien Henri Pirenne attirait l’attention sur le déclin du négoce de l’or, des épices et du papyrus, et s'appuyait sur des indices plus récents, bien qu’équivoques, pour soutenir l’idée que les économies d’Orient et d’Occident se mirent à diverger de manière radicale vers 750. À dater de ce moment, seul un faible volume de marchandises importées d’Orient parvenait encore à Naples et à Marseille - volume dérisoire comparé à l’importance des échanges transméditerranéens à l’époque antérieure (voir le chapitre 4, consacré à la Mare Nostrum romaine).
Selon Henri Pirenne, les « marchands voyageurs » du Haut Moyen Âge étaient souvent des juifs ou des Syriens de confession chrétienne, si bien que le mot « juif» devint synonyme de « commerçant ». Le chroniqueur musulman ibn Khuradadbih évoque les caravanes des « Rhadanites », ces négociants juifs parcourant l’Europe et l’Afrique du Nord, qui ramenaient en Espagne, où les princes musulmans appréciaient les talents militaires de ces saqaliba, des esclaves païens originaires de l’est de l’Europe Les deux bassins de la Méditerranée se distinguent depuis toujours par des caractéristiques économiques bien spécifiques. Ces différences tiennent en particulier au climat humide des régions de l’Ouest, favorable à la culture de produits agricoles variés, tandis qu’au Levant les terres, bien qu’adaptées aux céréales (notamment en Égypte), étaient arides. Là, seuls les échanges avec des pays voisins ou éloignés pouvaient pallier le manque de denrées essentielles et permettre de nourrir l’importante population urbaine. C’est à cette condition qu’une ville aussi peuplée que Le Caire, établie aux portes du désert, pouvait subsister.
Le Levant était la région méditerranéenne la plus urbanisée, en particulier les pays musulmans. Byzance possédait quant à elle Constantinople, véritable mégapole dont les navires marchands sillonnaient la mer Noire et l’est de la Méditerranée pour nourrir sa population toujours plus nombreuse. Au Xe siècle, les négociants musulmans effectuaient des voyages réguliers entre l’Espagne, la Sicile, la Tunisie, l’Égypte, le Yémen et l’Inde. Les juifs habitant le Vieux-Caire, autrement dit Fustat, se montraient particulièrement dynamiques, comme l’attestent les nombreuses lettres d’affaires datant de 950 à 1150 découvertes au xixe siècle dans la Géniza du Vieux-Caire. Ces marchands juifs, qui vendaient de la soie, du coton et des épices, sillonnaient la Méditerranée malgré les frontières séparant les califats musulmans rivaux. Leurs activités restaient toutefois cantonnées à l’espèce de « marché commun islamique » créé par les conquêtes musulmanes. Ils s’aventuraient rarement en terre chrétienne latine, où Vénitiens, Génois, Pisans et autres commerçants animés d’une tout autre foi que celle des croisés se préparaient à devenir les nouveaux maîtres de la Méditerranée.
Parmi les ports d’Occident, Amalfi en particulier était connu des juifs de la Géniza. D’autres villes, comme Gaète et Salerne, mais aussi Bari et Tram, dans les Pouilles. réussie-: h-s "rsr ' des liens commerciaux avec Byzance. Des négociants d'Amalfi et de Gaète se rendaient aussi en Sicile musulmane, au Maghreb et en Égypte. Amalfi ne fut jamais une colonie romaine mais compta parmi les cités - pensons aussi à Dubrovnik (Raguse) et Venise - qui offrirent un refuge à ceux qui fuyaient les invasions barbares.
Privé d’arrière-pays, Amalfi, seul port latin fréquenté par les marchands musulmans, si l’on en croit ibn Hawqal, un géographe du Xe siècle, devait sa prospérité aux activités maritimes. Ses grandes familles de négociants entretenaient des liens avec la cour de Constantinople. Les Amalfitains étaient en outre accusés de se protéger des attaques des pirates sarrasins qui écumaient la mer Tyrrhénienne en faisant des affaires avec eux. Ils étaient aussi les agents commerciaux de l’abbaye du Mont-Cassin et les fournisseurs des papes et des princes du sud de l’Italie en matière de soieries et d’épices. Toutefois, Amalfi recèle encore bien des mystères.
La moitié de la ville fut inondée par la mer au XIVe siècle, époque à laquelle elle n’était plus la rivale de Gênes ou de Venise mais un centre d’importance régionale qui n’écoulait guère plus que du lard et des étoffes bon marché. Divers événements peuvent expliquer son déclin : la conquête du sud de l’Italie par les Normands, une attaque de Pise au XIIe siècle ou encore la rupture de ses liens privilégiés avec Constantinople. Amalfi ne prit pas part aux Croisades, qui, comme le montrera le prochain chapitre, firent la fortune d’autres villes italiennes. Elle ne parvint pas à établir des relations commerciales avec le nord de l’Italie, le sud de la France, la Rhénanie et les Flandres, autant de régions avec lesquelles Venise et Gênes furent en relation. Amalfi resta en retrait, vestige d’une époque où les activités commerciales des villes italiennes n’avaient qu’un rayonnement régional, qui ne dépassait pas Rome ou Naples. Les marchands chrétiens d’Amalfi évoluaient encore dans une Méditerranée dominée par les marins et les négociants musulmans et juifs. Après 1100, la Méditerranée devint une mer chrétienne.

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