Méditerranée : La fin des équilibres du Bronze , une réaction en chaîne

> > Méditerranée : La fin des équilibres du Bronze , une réaction en chaîne ; écrit le: 11 mai 2012 par La rédaction

Il est au moins un point sur lequel les spécialistes sont d’accord : le système économique et social du Bronze, fondé sur les structures étatiques et sur l’interdépendance des grands et des petits États de la Méditerranée orientale, disparut de  manière brutale et se trouva remplacé presque instantanément par une nouvelle organisation sociale où les structures étatiques cédaient la place à une économie beaucoup plus ouverte, fondée sur l’initiative individuelle. Beaucoup d’historiens interprètent cette évolution comme le résultat d’un certain nombre de circonstances : le déclin des sociétés palatiales, les catastrophes naturelles, l’invasion des Peuples de la mer, les guerres… Mais il peut être plus intéressant d’interpréter la plupart de ces événements non pas comme les causes mais au contraire comme les conséquences de l’effondrement du système.

D’autres historiens ont tenté de mettre l’effondrement final en relation avec des facteurs internes aux sociétés centralisées du Bronze. Encore faut-il montrer en quoi résidaient ces faiblesses et de quelle manière elles ont pu contribuer à l’issue finale. Certains modèles d’explication, au-delà des événements eux-mêmes, rendent compte du contexte global au sein duquel il convient de les replacer. C’est à ceux-là que nous allons nous intéresser.

Les grands Etats étant au cœur du commerce international dont dépendait l’économie palatiale, l’historien brésilien Paulo Pereira de Castro a suggéré en 1977 que leur déclin avait dû constituer le facteur décisif de l’implosion du système. Ce déclin ne fut pas l’affaire d’un jour. Parmi les phénomènes déclencheurs, il faut sans doute noter l’indépendance de plus en plus affirmée des peuples des champs d’urnes en Europe centrale, qui passèrent à cette époque d’une économie fondée sur la vente des minerais à une économie fondée sur la production de métal. La première région touchée par cette évolution pourrait avoir été l’Égée, qui importait probablement du cuivre et de l’étain du Proche-Orient pour produire son propre métal. L’épave du navire retrouvé au cap Gelidonya, qui était en route pour l’Egée avec dans ses flancs une cargaison d’étain et de cuivre du Levant vient étayer cette hypothèse. Les Etats anatoliens vassaux de l’empire hittite devinrent rétifs et commencèrent à secouer le joug du Hatti, encouragés par les Ahhiyawans.

La rupture des dépendances économiques pourrait avoir été accélérée par l’usage du fer, qui rendait obsolètes les réseaux commerciaux par où transitaient le cuivre et l’étain. Gordon Childe, le théoricien de la « révolution néolithique », était convaincu du caractère « démocratique » de la technologie du fer, qui dut se diffuser rapidement, en échappant à l’organisation palatiale caractéristique de l’économie du Bronze. Certains historiens ont rétorqué à Gordon Childe que le fer ne s’était répandu qu’après l’effondrement du système économique du Bronze. Mais la thèse d’un monopole hittite de la technologie du fer s’est révélée sans fondement, et nous savons que des objets de fer circulaient dans toute la Méditerranée dès les XIVe et XVe siècles avant notre ère. Surtout, nous savons que Chypre fut l’un des principaux centres de production de fer au cours de cette période.

De récentes découvertes archéologiques à Chypre ont permis à S. Sherratt de proposer une explication très intéressante de la fin du système de l’âge du bronze. Il est désormais établi que Chypre accueillait des communautés produisant du bronze à partir de métaux de récupération et commercialisant des objets de fer et des céramiques parmi des populations extérieures à l’élite qui contrôlait le commerce d’Etat. Un tel réseau d’échanges clandestin ne pouvait fonctionner que comme un facteur subversif vis-à-vis des institutions marchandes des grands empires et il a certainement précipité leur démantèlement. Or, les maîtres d’œuvre de ce circuit parallèle n’étaient autres que les Peuples de la mer, basés à Chypre, une île qui n’avait pas connu, autant que nous sachions, de structure palatiale. Une des lettres d’Amarna vient appuyer cette hypothèse de manière très suggestive : Pharaon s’y plaint au roi d’Alashyia que les Lukka et les Alashyians se sont alliés pour mener des attaques contre l’Egypte. La réponse du roi d’Alashyia conteste cette version des faits en précisant que les Lukka ont été jetés en prison dans toutes les villes d’Alashyia au cours des années précédentes.

Pereira de Castro et S. Sherratt se rallient à la thèse selon laquelle les Peuples de la mer évoqués par les sources hittites étaient originaires de régions situées hors de l’Anatolie. Mais ils n’expliquent pas la migration de ces peuples. Un examen plus attentif de l’histoire de l’empire hittite s’impose ici. Le Hatti ne tirait ses richesses ni de sa maigre agriculture ni de l’élevage. Sa puissance lui venait du commerce — où il jouait essentiellement un rôle d’intermédiaire — et de ses conquêtes, poursuivies sans interruption : de nouvelles terres, de nouveaux sujets, de nouveaux tributs, des forces de travail supplémentaires et des guerriers plus nombreux étaient toujours nécessaires pour assurer la pérennité de l’Empire. Les Mémoires laissés par les principaux grands rois hittites (et parfois écrits en leur nom par leur héritier), intitulés les Hauts Faits du roi, évoquent avec fierté ces conquêtes, les pays soumis par la violence, le pillage et l’incendie, les campagnes menées contre les vassaux récalcitrants et les hommes, les femmes et les enfants réduits en esclavage.

Que des êtres humains aient constitué des marchandises de prestige au cours de l’âge du bronze est un fait attesté par les tablettes de Pylos, avec leurs listes interminables d’esclaves originaires de toutes les régions de la Méditerranée, par les archives administratives hittites répartissant le travail des moulins entre les prisonniers (en l’occurrence, surtout des aveugles), et jusque dans la littérature homérique par les récits de raids ayant pour objectif principal de faire des prisonniers. Tous les textes hittites manifestent une véritable obsession à l’égard des prisonniers, des fugitifs, , ces déportés, et de ceux d’entre eux qui réussissaient à s’échapper. Il convient d’insister sur le fait que l’édification de l’Empire hittite a produit, au cours de quatre cents ans de guerres continues, une masse de populations déracinées, de vagabonds essayant d’échapper au joug. Ces populations vivaient probablement sur des barques, comme le dit la tablette d’Ugarit qui évoque les Shekels-Sikala, campant dans les zones désertes de Chypre, loin des palais, se livrant à des activités artisanales échappant à tout contrôle, rompant les liens de vassalité et de réciprocité et contribuant en fin de compte à déstabiliser et à détruire l’ordre ancien.

En examinant la période dans cette nouvelle perspective, on comprend mieux pourquoi certaines cités furent détruites puis laissées à l’abandon — en Egée, dans la plus grande partie de l’empire hittite, sur les côtes syriennes, dans le royaume d’Ugarit —, alors que d’autres étaient détruites puis reconstruites — par endroits sur les côtes levantines, certaines parties de Chypre —, et que des régions entières étaient préservées de toute destruction — à Chypre, en Syrie, en Anatolie méridionale. Ces différences de traitement pourraient être liées au long ressentiment conçu à l’égard de certains pays par les Peuples de la mer, ou au contraire à des liens d’amitié contractés avec eux. Le simple fait que Chypre présente différents niveaux de destruction et que la Mésopotamie a pu traverser sans dommages l’ère des catastrophes semble corroborer cette hypothèse : la Mésopotamie, en effet, ria pas de mines de fer, et elle a continué à être dépendante du commerce international pour s’en procurer.

Le cas de Chypre et des côtes levantines permet de mieux comprendre les débuts de l’ère du fer et le rôle joué alors par des marchands résidant dans des cités-États comme Type, Byblos, Sidon, mais aussi dans des villages ou des hameaux isolés. Ces hommes parlaient la langue d’Ugarit, le moabite, l’hébreu, l’araméen ou d’autres dialectes sémitiques, et ils ont développé une écriture qui est à l’origine de notre alphabet. Grâce à Hérodote, ils sont entrés dans l’Histoire sous le nom de Phéniciens, mais ils s’intitulaient eux-mêmes les Cana’ani, autrement dit les Cananéens.

Les historiens occidentaux ont pris l’habitude de considérer l’histoire ancienne à travers les épopées d’Homère en oubliant que celles-ci ne rendent compte que d’une partie de la culture méditerranéenne. Mais Hélène aux bras blancs, l’Achéenne de Troie chantée par le poète aveugle, n’est pas la seule femme qui, ravie à son époux, fut gardée captive dans un palais étranger. D’après la Genèse (XII. 15 et 20.2), Sarah a connu le même sort aux mains de Pharaon et des Philistins de Gerara, et Hurray également, selon une épopée phénicienne, dans le palais du roi P~b~l à Udum (l’Edom de la Bible). Toutes les trois, disent les traditions, qui semblent raconter la même histoire dans des langues différentes, furent finalement rendues à leurs maris : le roi Ménélas, le roi Abraham et le roi Kéret.

Le bassin méditerranéen est un petit monde — on ria jamais fini de s’en étonner. L’une des figures majeures de la mythologie grecque se révèle apparentée à la grande déesse-mère orientale Ishtar-Astarté- Ashdoda : il s’agit d’Aphrodite. Déesse de la fertilité, protectrice des marins et des pêcheurs, née à Chypre où elle surgit d’un coquillage, elle est aussi l’épouse d’Héphaïstos, dieu du feu et de la métallurgie. Divinité aux visages multiples, Aphrodite est-elle autre chose que le génie de la Méditerranée ?

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