Méditerranée : La crise de l’âge du bronze et les Peuples de la mer

> > Méditerranée : La crise de l’âge du bronze et les Peuples de la mer ; écrit le: 11 mai 2012 par La rédaction

Dès le Bronze ancien, mais surtout au Bronze moyen, la vie quotidienne en Méditerranée orientale s’est déroulée au rythme des invasions et des conquêtes. Cette instabilité chronique affectait profondément la terre et les ressources vitales, autant que les populations. Entre les campagnes entreprises contre des voisins plus faibles ou des vassaux rebelles et les guerres opposant les royaumes les plus puissants — l’Egypte et le Hatti, le Hatti et le royaume du Mitanni, l’Egypte et le Mitanni, le Hatti et Babylone —, aucune région ne fut épargnée. Un équilibre fragile permit cependant que naissent et se développent ces royaumes extraordinaires dont les réussites suscitent aujourd’hui encore

respect et admiration. Cet équilibre reposait notamment sur l’action de diplomates avertis qui maintenaient constamment en relation les puissances en présence et communiquaient entre eux en akkadien, la linguafranca de l’époque — la plupart des documents qu’étudient les archéologues sont rédigés dans cette langue. Au XIIe siècle avant notre ère, ce monde s’effondra soudain, mettant un terme à l’âge du bronze en Méditerranée orientale. C’est du moins ce qu’ont enseigné les historiens les plus éminents de la fin du XIXe siècle et du début du XXe : Rougé, Maspero, Petrie, Macalister et leurs élèves.

Nous devons à ces savants les premières tentatives modernes d’explication du bouleversement qui fit basculer la Méditerranée orientale dans une crise comparable à la chute de l’Empire romain. Leurs analyses s’appuyaient à la fois sur les sources écrites — égyptiennes et hittites, pour l’essentiel —, les traditions grecques, telles que les poèmes homériques nous les ont transmises, et les matériaux iconographiques que livraient, entre autres, les temples égyptiens. Ces savants n’ont pas hésité à prendre parti, défendant avec enthousiasme l’une ou l’autre thèse qui s’offrait pour expliquer un déclin aussi brutal : catastrophes naturelles, mauvaises récoltes, sécheresse, famines, migrations de masse. Depuis cette époque, aussitôt que de nouvelles données sont connues, elles sont enrôlées au service des différentes théories existantes, ou utilisées pour en proposer de nouvelles. Traductions, interprétations et datations contradictoires ont fait de cette période, aux yeux de l’historien, un véritable champ de mines.

L’une des hypothèses, encore controversée, donne le premier rôle aux Peuples de la mer, dont l’action destructrice serait à l’origine de la disparition des grandes civilisations du Bronze. Les sources hiéroglyphiques égyptiennes et hittites, les tablettes écrites en linéaire B et en akkadien, pour ne rien dire de la Bible, posent la question cruciale des dates et celle, tout aussi déterminante, des noms sous lesquels les pays et les peuples étaient connus dans les langues de l’époque. Certaines de ces attributions, longtemps discutées, sont maintenant généralement admises : Keftiu-Kaftor-Caphtor désignent la Crète ; Kati-Kitti-Ketta, le Hatti ou le Khatti ; Peleset, les Philistins ; Lukky-Lukka, la Lycie ; Millawatha-Millawanta, Milet ; Alasiya-Alashiya, Chypre (ou du moins sa cité principale).

D’autres suscitent encore quelques réserves : Ahhiyawa-Akkaywoi désignent probablement les Achéens mais tout le monde n’est pas d’accord. D’autres enfin demeurent très contestées : les Danuna sont-ils les Danaens ou Danites ? Les Teresh- Tursha-Tyrsenoi-Tyrrhéniens, les Etrusques ? les noms de Taruisa-Truisa désignent-ils Troie ? Les Shekelesh-Shekels-Siculi doivent-ils être assimilés aux Siciliens ? Les Sherden-Shardana, aux Sardes ? Ce n’est pas ici le lieu d’analyser l’historiographie des Peuples de la mer depuis que Rougé utilisa le terme pour la première fois en 1867, ni de résumer la discussion en cours concernant chacun de ces peuples, leur origine et leur destinée ultérieure.

Il suffira d’indiquer, dès les débuts de la recherche, qu’un lien a été établi entre les Sherden et la Sardaigne, les Shekels et les Siculi de Sicile, les Teresh et les Etrusques, que les ressemblances entre les raids évoqués dans les poèmes homériques et les sources égyptiennes ont tantôt été interprétées comme de pures coïncidences, tantôt jugées décisives, et que, cent ans après, toutes ces questions restent encore ouvertes… Il est certes permis d’espérer que les tests d’ADN et les analyses linguistiques éclaireront un jour prochain la question, mais pour le moment nous en sommes réduits à essayer de tirer parti des documents connus et des découvertes archéologiques chaque année plus nombreuses, surtout en Israël, en Syrie et en Turquie.

Certains problèmes sont résolus depuis longtemps, à commencer par l’identification des « îles de la Très Verte ». Des auteurs ont voulu interpréter cette « Très Verte » comme désignant non pas la mer mais les terres voisines du Pont-Euxin, suggérant que le mot « îles » devait être une mauvaise traduction puisque les Egyptiens n’avaient pas d’îles et par conséquent pas non plus de mot pour les désigner. Ces objections ne sont pas recevables : « la Très Verte » désigne à coup sûr la Méditerranée et les Egyptiens connaissaient très bien les îles, ne fût-ce que celle qu’ils appelaient Keftiu, c’est-à-dire la Crète.

Quant aux Peuples de la mer, les plus anciennes mentions écrites connues — des lettres datées du XIVe siècle avant notre ère retrouvées à Tell al-Amarna — les désignent comme des mercenaires au service des Egyptiens à Byblos, ou comme des pirates venus de Méditerranée occidentale. Une stèle célèbre également la victoire du pharaon Seti Ier sur des maraudeurs venus de l’est de la Jordanie en 1300 av. J.-C. Le fait n’était pas nouveau en Egypte : des pillards venus d’Asie, ou peut-être simplement des groupes de nomades belliqueux, étaient signalés dans la région du delta depuis la VIe dynastie. Les Hapiru, un mot associé aux Hébreux bien qu’il possède un sens très large, et les hubshu, des proscrits en quête de terres, constituaient un souci constant, alors même que des mercenaires appelés mariannu étaient couramment utilisés par l’armée égyptienne — ainsi les Sherden-Shardana.

Les sources égyptiennes sur les Peuples de la mer se répartissent en trois groupes : I) les inscriptions et les représentations concernant la bataille de Qadesh. en 1274, avec en particulier celles d’Abou Simbel ; 2) les récits des attaques menées par les Libyens et leurs alliés contre l’Egypte durant le règne de Mineptah de 1236 à 1223 : la grande inscription de Karnak, la stèle d’Athribis, la colonne du Caire, l’Hymne de la victoire ; 3) les récits de l’attaque lancée contre l’Egypte par une coalition de peuples durant le règne de Ramsès III (II98-1166) : le papyrus Harris et les bas-reliefs du temple de Médinet Habou.

Les historiens tiennent de ces sources leurs informations sur les Peuples de la mer, bien que l’Hymne de la victoire fasse référence à des « hommes du Nord venant de tous les pays », voyageant avec des chariots et des tentes pour abriter leurs femmes et leurs enfants, et aussi du bétail et des vivres. L’inscription de Karnak énumère les Ekwesh, les Shekelesh, les Teresh-Tursha, les Meshwesh, les Lukka et les Sherden-Shardana, tous placés sous le commandement d’un chef libyen nommé Meryey, fils de Ded. Les Egyptiens les repoussèrent et Meryey fut tué dans une bataille. Les bas-reliefs de Médinet Habou représentent la victoire de Ramsès III sur les Peleset, les Shekelesh, les Weshesh, les Denyen et les Sikala. Le papyrus Harris ajoute à la liste les Sherden- Shardana et précise qu’ils sont arrivés par les terres, venant du Nord, en même temps que par la mer.

L’inscription de Médinet Habou est souvent citée : « Les étrangers fomentèrent une conspiration dans leurs îles. Les terres furent soudain bouleversées et jetées dans le carnage. Aucune nation n’était capable de leur résister. Le Hatti, Kode (Kizzuwatna), Karkemish, Yeret (Arzawa), Yeres (Alashiya) : tous furent mis en pièces. Un camp fut établi à Amor (Amurru). Les étrangers terrorisèrent les hommes et ravagèrent le pays jusqu’à le faire retourner au chaos. Ils vinrent en Egypte alors que l’incendie avait été allumé devant eux. Parmi eux se trouvaient les Peleset, les Thekker, les Shekelesh, les Denyen et les Weshesh. Ils portèrent la main sur tous les pays jusqu’aux limites de la terre. »

Précieux pour comprendre l’idéologie des pharaons et la propagande mise en œuvre, ces textes présentent surtout l’avantage de poser des questions décisives pour mieux comprendre cette phase de l’histoire de la Méditerranée que les historiens ont pris l’habitude de désigner comme la « crise finale » du Bronze. Attaquant l’Egypte et rasant des villages à Chypre, selon les lettres d’Amarna, les Lukka avaient pris part à la bataille de Qadesh aux côtés des Hittites. Pourtant ils n’apparaissent plus parmi les peuples attaquant l’Egypte sous les règnes de Mineptah et de Ramsès III. Au contraire, les Sherden, qui avaient combattu avec Ramsès II à Qadesh, s’en sont pris à l’Egypte à la fois sous Mineptah et Ramsès III. Qu’en conclure ? Que les alliances, au moins pendant ces deux cents ans, furent changeantes et peu sûres. Les bas-reliefs

représentant la bataille de Qadesh et ceux de Médinet Habou montrent les Peuples de la mer sous des traits variés. Leurs coiffures et leurs armes ont permis aux historiens de proposer quelques hypothèses intéressantes sur leurs origines ethniques. La question est de savoir comment, à partir de ces données, concilier, d’une part, les traditions faisant état de pirates sanguinaires et, d’autre part, les descriptions de paysans déracinés, accompagnés de leurs familles et de leur bétail.

Les archives d’Ugarit insistent, de leur côté, sur le fait que la menace est venue de la mer. Elles évoquent les « Sikala – s-k-1 – Shekels qui vivent sur des barques » et l’ultime appel à l’aide du roi d’Alashiya — c’est-à-dire de Chypre —, avant « l’arrivée de sept navires ennemis ». L’hypothèse traditionnelle, selon laquelle les migrations des Peuples de la mer auraient provoqué la destruction des palais mycéniens à la fin du  XIIIe siècle, est encore largement admise. Ces peuples errants, belliqueux et avides de terres, tantôt pour les livrer au pillage, tantôt pour se les approprier, évoquent pour beaucoup d’historiens la période qui suivit la guerre de Troie telle qu’elle apparaît dans Homère. Quoi qu’il en soit, les Peuples de la mer ont manifestement joué un rôle important dans l’effondrement des structures de l’âge du bronze en Méditerranée orientale, et plus encore dans l’apparition du nouvel ordre politique et économique qui donna naissance à l’époque classique.

Quant aux calamités naturelles qui ont pu intervenir dans ce que certains appellent « la catastrophe », elles ont fait l’objet de nombreux débats. Les spécialistes des Hittites pensent aujourd’hui encore que la sécheresse, les mauvaises récoltes et la famine pourraient être à l’origine de la chute de l’Empire. Mais cette explication peut difficilement rendre compte de l’implosion d’un système économique auquel participaient conjointement tant de puissants Etats.

De nombreux historiens remettent actuellement en question la façon dont l’histoire de cette période a été écrite. La valeur historique des textes égyptiens paraît contestable, et plus encore l’utilisation parfois douteuse qui en a été faite par l’historiographie moderne. Fréquemment invoquées encore de nos jours, les sources égyptiennes ne sont plus tenues unanimement pour des récits véridiques : il est manifeste en effet que Ramsès III entendait rivaliser avec son prestigieux prédécesseur et se parer de mérites équivalents aux siens. Des études récentes montrent que l’utilisation des sources iconographiques, comme celle des documents historiques, comporte des risques.

Dans sa reconstitution fantaisiste des « Peuples de la mer Méditerranée », Rougé lui-même avait utilisé des contrefaçons réalisées au cours de la campagne d’Egypte, en 1798. Il s’agissait pour lui de faire passer les Peuples de la mer pour des Danéens, des Achéens, des Sardes, des Etrusques, des Lyciens, des Siciliens, etc., en quête de la Terre promise. Cette interprétation a eu la vie dure. Les découvertes archéologiques du Britannique Flinders Petrie en Egypte et de quelques autres ont paru l’étayer. La persistance de modèles d’explication aussi désuets se révèle étonnante alors qu’après plus d’un siècle les hypothèses qu’on tente de leur substituer sont encore balbutiantes.

Sur la base de recherches conduites à Chypre et en Israël, des archéologues ont récemment réhabilité les Peuples de la mer. en les débarrassant de leur image de nomades pillards pour en faire des bâtisseurs de villes. Loin d’avoir provoqué la fin des empires du Bronze, ils auraient plutôt servi, dans un monde en déclin, de stimulus et de force agissante. Cette réévaluation des Peuples de la mer et de leur contribution à la civilisation se fonde en grande partie sur la conviction que l’utilisation de la pierre de taille dans l’architecture fut importée à Canaan, via Chypre, en même temps que des objets du Mycénien IIIB et IIIC.

par des Peuples de la mer d’origine achéenne : les P-l-s, ou Peleset, assimilés aux Philistins de la Bible, et dont la culture matérielle comporte des éléments d’origine égéenne. Et aussi sur l’affirmation contenue dans la Bible, selon laquelle Dieu fit sortir les Philistins de Caphtor comme il fit sortir d’Egypte les Hébreux. En fin de compte, il faudrait voir dans le destin des Philistins une preuve supplémentaire de la rupture provoquée par les invasions des Peuples de la mer.

Vidéo : Méditerranée : La crise de l’âge du bronze et les Peuples de la mer

Vidéo démonstrative pour tout savoir sur : Méditerranée : La crise de l’âge du bronze et les Peuples de la mer

← Article précédent: Méditerranée : Le « pays d’Ahhiyawa » est-il celui des premiers Grecs ? Article suivant: Méditerranée : La fin des équilibres du Bronze , une réaction en chaîne


Laisser une réponse

Votre mail ne sera pas publié

Top articles de tout le site