Quelle place pour l’Allemagne unifiée ?

> > Quelle place pour l’Allemagne unifiée ? ; écrit le: 14 avril 2012 par La rédaction

Quelle peut être la place de l’Allemagne unifiée dans le monde de la fin du XXe siècle ? Comment discerner, en prenant davantage de recul, les ambitions de l’Allemagne unifiée et sa stratégie ? « La poursuite de l’intégration européenne contribue à faire de la RFA l’interlocuteur privilégié de la Russie.

Le flot incessant de communiqués, décla­rations et rapports produits par d’innombrables réunions dissimule mal cette donnée fondamentale : l’Allemagne préfère que P Union complète son intégra­tion à l’ouest et au nord de l’Europe, plutôt que de s’élargir en Europe centrale. L’ex-RFA a tellement payé pour l’Europe du Sud (et l’agriculture française) qu’elle n’entend pas s’encombrer de charges supplémentaires en Tchéquie, en Hongrie, en Pologne, en Slovaquie, etc. Au nom de l’intérêt national, elle privi­légie des accords bilatéraux, plus conformes à ses intérêts.

Dans les pays d’Europe centrale et orientale, l’assistance et les investissements de l’Allemagne lui ont permis de rétablir partiellement sa prépondérance d’avant-guerre. Les pays à main-d’œuvre qualifiée (Tchéquie, Hongrie et Pologne) ont attiré des entreprises allemandes rebutées par le coût de leurs propres travailleurs. En revanche, le capitalisme sauvage et les incertitudes poli­tiques ont découragé les investissements privés en Russie. L’aide à ce pays est garantie ou fournie par le gouvernement, qui a pris — de concert avec les Etats- Unis — les plus grands risques pour soutenir Boris Eltsine. L’ouverture économique à PEst a été limitée par les immenses besoins de la reconstruction de l’ex RDA, et par la concentration du secteur privé sur les marchés occidentaux, relativement plus sûrs. »

Berlin à nouveau capitale

Une autre conséquence globale de la réunification telle qu’elle s’est opérée est de faire de Berlin la capitale évidente de la nouvelle Allemagne, nouveau Reich républicain pour de bon, et on se souvient que Berlin était déjà la capitale de la « République de Weimar », premier Reich républicain.

« Ce sera donc Berlin [écrit André Gisselbrecht]. La question de la future capitale de l’Allemagne, en principe réglée par le traité d’unification, a été tran­chée par le Bundestag, le 20 juin [1991], à charge pour les deux Chambres de décider de l’emplacement des “organes constitutionnels”, gouvernement et Parlement, et des administrations centrales.

Des hommes comme le président de la République ont compris que les Ossis’ (et d’autres) se refusent à ce que l’Allemagne agrandie soit une RFA agrandie, refusent de s’identifier à Bonn. Le choix de Berlin serait un acte de solidarité envers eux, un modèle d’“aide sociale” pour cet appendice ruiné de l’“Ouest”. Lothar de Maizière avait fait du choix de Berlin la condition de sa signature au bas du traité d’unification (3 octobre 1990). »

Le 19 avril 1999 a lieu l’inauguration du nouveau Reichstag. Le 1er juillet 1999, les deux chambres quittent Bonn pour Berlin. Ajoutons que dans la nouvelle capitale allemande, il a fallu une difficile concertation publique de cinq ans pour arrêter les grandes orientations architecturales. Ce ne sont pas les seules difficultés liées à la réunification.

Les problèmes engendrés par la réunification

 Problèmes d’attitudes politiques

La réunification ne déstabilise-t-elle pas, politiquement, l’Allemagne ? Elle a en tout cas un aspect partisan, qui modifie l’attitude politique des partis alle­mands. Et les objectifs de la réunification se sont, chemin faisant, considérable­ment transformés. « La supériorité démographique, économique et financière g de l’Allemagne de l’Ouest, sa stabilité politique, la volonté clairement exprimée des Allemands de PEst d’entrer dans une économie de marché, ont conduit le gouvernement de Bonn à piloter l’unification et à imposer son modèle juridique, i administratif et politique. La nouvelle Allemagne devait prendre la forme d’une 3 super-Allemagne de l’Ouest. Or la réalisation de ce scénario s’éloigne de jour en  jour à partir de 1992, les problèmes posés par l’unification et la récession économique internationale commencent à se faire durement sentir. Le pays  plonge dans la plus grave crise économique et sociale qu’il ait connue depuis 1945 : Agence pour l’emploi annonce environ 4 millions de chômeurs en février 1994 (2,7 millions à l’Ouest et 1,3 million à l’Est), la réalité étant plus proche des 5,5 millions. En outre, ces chiffres ne tiennent pas compte des 4 millions d’Allemands de l’Est, en grande partie des femmes, qui se sont pure­ment et simplement retirés du marché du travail !

Dans l’ensemble du pays, et dans les LUnder orientaux en particulier, le désenchantement grandit : chômage massif, budgets sociaux en diminution, communes en faillite, criminalité en augmentation de 7 % en 1993, vagues d’attentats racistes, montée du sentiment d’insécurité au sein de la population, multiplication du nombre des sans-abri dans les grands centres urbains, ou encore effondrement du nombre des naissances. On est bien loin des rêves de solidarité et de prospérité…

La situation électorale ouest-allemande reste relativement stable. Dans les nouveaux Lünder, en revanche, elle est marquée par la montée en puissance du PDS, [… ] même si les dirigeants conservateurs continuent à le qualifier de “parti antidémocratique”, “post-totalitaire”, “qui n’a jamais rompu avec l’esprit du SED et reste d’esprit stalinien”. Cette violente rhétorique anticommuniste, digne de la guerre froide, et à laquelle sont sensibles un bon nombre d’électeurs de l’Ouest, se retrouve également au SPD et chez les Verts, mais sur un ton nettement plus modéré.

Pourtant, le PDS est bien éloigné des partis communistes “soviétisés” d’avant 1989. Son discours a abandonné les thèmes de la lutte des classes et du combat contre le capitalisme bourgeois. Son programme, large catalogue de revendica­tions essentiellement sociales, est plus représentatif de la stratégie choisie d’opposant actif que d’une volonté de retour à un État socialiste. Enfin, la poli­tique menée par ses représentants dans les conseils municipaux et régionaux est fort pragmatique et très proche de ce que pourraient faire le SPD, le FDP, voire la CDU. »

Problèmes économiques, financiers et sociaux

«En Allemagne [écrit Jean-Marie Vincent], les élections législatives du 16 octobre 1994 se présentent d’une manière très différente de celles d’octobre 1990, placées sous le signe de l’unification du pays après l’effondre­ment de la République démocratique allemande (RDA). À l’euphorie des années 1990-1991 ont, en effet, succédé déception et scepticisme, tant dans l’ouest que dans l’est du pays.

L’unification économique s’est révélée beaucoup plus coûteuse que la coali­tion chrétienne-démocrate-libérale au pouvoir n’avait bien voulu le dire. Aussi, le gouvernement dut fortement augmenter les impôts et se trouva impuissant face à une forte récession, commencée en 1993 et qui, selon les instituts écono­miques, devrait, au mieux, s’achever au second semestre de 1994, même si certains prévoient une faible croissance de l’ordre de 1 % à 1,5 % pour l’année. Mais une croissance sans véritable création d’emplois, dans un pays où le nombre

des chômeurs a progressé d’un million depuis le printemps 1992 pour atteindre, officiellement, quatre millions, auxquels il faut ajouter deux autres millions de personnes en stages divers ou tout simplement rayées des statistiques.

Dans cette conjoncture, on s’attendait à voir le Parti social-démocrate (SPD) profiter largement des difficultés de la Démocratie chrétienne (CDU) et de sa branche bavaroise, la CSU. Or, [… le] SPD apparaît timoré, peu sûr de lui et traversé par des courants contradictoires dans une situation qu’il maîtrise mal. Comme les dirigeants syndicalistes, il s’intéresse surtout au maintien de l’emploi dans les vieux bastions de la cogestion (métallurgie, chimie, industries de trans­formation, etc.) et il privilégie, dans cette perspective, des accords du type de celui passé à Volkswagen, prévoyant, afin d’éviter des licenciements, une réduc­tion de la durée du travail, mais avec diminution des salaires.

L’Etat allemand a été fragilisé par l’unification. Très fortement endetté, il dispose de moins en moins de moyens pour pratiquer une politique volontariste de dépenses publiques (infrastructures, recherche scientifique, etc.), en raison des sommes qu’il est contraint de consacrer à l’ancienne RDA. Le modèle de la cogestion ne saurait désormais être considéré comme intangible, même si son démantèlement n’est pas actuellement envisagé. La pression patronale se fait de plus en plus forte en faveur de la flexibilité du travail et de la diminution des charges des entreprises. Les licenciements économiques ont atteint des sommets : selon le rapport annuel de la Bundesbank, le total des effectifs employés dans l’industrie manufacturière a chuté d’un million entre le printemps 1991 et janvier 1994, et, pour l’ensemble de 1994, les prévisions des instituts économiques — établis à partir des annonces des entreprises — anticipent 400 000 à 500 000 disparitions d’emplois supplémentaires dans l’économie ouest- allemande.

Ces licenciements frappent de plus en plus les cadres et la classe ouvrière la plus qualifiée, alors qu’avant 1993 ils affectaient surtout la main-d’œuvre la moins formée, particulièrement les femmes. […] Cette réalité, que la direction du SPD évite de regarder en face, commence à être assez largement perçue dans son électorat, où elle suscite un fort désarroi. C’est dans les secteurs atteints par les licenciements que la crise de confiance est la plus marquée. Déjà, lors des élections régionales de Brème et de Hambourg, une minorité significative du g vieil électorat social-démocrate s’était réfugiée dans l’abstention ou avait voté 1 pour les Républicains en signe de protestation. Dans les Lünder de l’Est, il pâtit  de la remontée des ex-communistes du PDS. Et les jeunes générations sont de | plus en plus attirées par les Verts, qui ont obtenu 10 % des suffrages le 12 juin | [1994].  »

Des désillusions et des rancœurs

La troisième façon de faire le bilan de la réunification est donc d’aller aux Allemands eux-mêmes : la démarche montre la persistance ou le surgissement des désillusions et des rancœurs. Le mur a-t-il disparu ? « Alors que l’unifica­tion économique du pays se poursuit sur fond de licenciements, le fossé d’incompréhension et de rancœur ne cesse de se creuser entre les anciens habi­tants de la République fédérale et leurs nouveaux concitoyens de l’Est. La montée du chômage réveille la hargne des uns et la nostalgie des autres.

Le capitalisme, dont il n’y a pas si longtemps on enviait secrètement les fruits, a décidément perdu son auréole. A l’Est, on en veut aux Allemands de l’Ouest pour leur arrogance froide et vorace. A l’Ouest, on considère les 16 millions d’Allemands de l’Est comme autant de réfugiés économiques qui ne connaissent rien à la démocratie et qui, en outre, sont atteints du virus de la nostalgie. Désor­mais, en effet, la majorité des citoyens de l’ex-RDA se considèrent comme des “Allemands de l’Est” (Ostdeutsche), tandis que, il y a trois ans, les deux tiers d’entre eux se disaient “allemands”.  »

« Cinq ans après la chute du mur de Berlin, une maladie a fait son apparition dans les provinces orientales de l’Allemagne : la Wendekmnkheit (“maladie du tournant”) [ajoute Brigitte Patzold dans un autre article14]. Tous n’y succom­bent pas. Il y a ceux qui, par nostalgie ou pour protester contre les nouvelles conditions de vie, votent pour le Parti du socialisme démocratique (PDS) de Gregor Gysi, et il y a ceux qui tombent malades. Les cabinets de psychologues et les cliniques sont remplis de cette nouvelle espèce de patients.

Les dignitaires de l’ancien régime eurent beau s’octroyer des privilèges — d’ailleurs moins spectaculaires que l’on aurait pu l’imaginer —, ils mirent leurs citoyens à l’abri du chômage et de la maladie par un système de plein emploi même fictif et de gratuité des soins, tout en leur procurant des logements décents et à bon marché. Aussi l’écroulement du socialisme a-t-il été vécu par beaucoup comme un sevrage, comme la perte d’une famille protectrice, surtout parmi les petites gens, les Mitlünfer, ceux qui n’étaient ni des idéologues zélés ni des profiteurs du système.  »

On comprend dès lors que lorsque, le 9 novembre 1999, Helmut Kohi, Mikhaïl Gorbatchev, George Bush et Gerhard Schrôder célèbrent le dixième anniversaire de la chute du mur de Berlin, ils le font au milieu d’une assez large indifférence populaire. Quelques semaines plus tôt, l’écrivain allemand Günter Grass (Le Tambour, 1959, etc.), né à Dantzig en 1928, avait enfin obtenu le prix Nobel de littérature. Proche de Willy Brandt dans les années 60, il avait provoqué une violente polémique en critiquant la réunification.

 Autres aspects politiques intérieurs

La réunification, ses changements de signification et ses conséquences ont relégué au niveau de l’histoire secondaire les autres aspects politiques intérieurs. Ainsi la poussée parlementaire de l’extrême droite à partir de 1989, qui fut surtout le fait du Parti républicain (Republikaner) de Franz Schonhuber, ancien instructeur de la division SS « Charlemagne », devenu journaliste, et dont le parti ressemble beaucoup au FN français. Scission de la CSU bavaroise en 1983, avec déjà 3 % des voix en 1986 dans le land, le Parti républicain se manifesta par sa xénophobie, sa démagogie, dirigée contre l’insécurité, la drogue, le Sida, etc., thèmes auxquels s’ajouta celui de la réunification immédiate en 1990. Le Parti républicain est beaucoup plus habile que tous les partis et groupuscules néo­nazis antérieurs. En particulier, il « accepte » la constitution, ce qui l’autorise à être représenté. Ainsi, aux élections pour le Sénat de Berlin-Ouest du 29 janvier 1989, le PR obtient 7,5 % & 11 députés, en mordant sur la CDU et le Parti libéral. D’autre part, le parti a deux députés au Bundestag, alors que le vieux NPD (Nationaldemokratische Partei Deutschland) avait toujours manqué son entrée au parlement16. Mais la poussée classique de l’extrême droite, deuxième rupture, après l’apparition des Verts, du paysage politique traditionnel, est aussi le fait du NPD dans certaines élections régionales. Aux élections municipales de 1989, le NPD obtint 6,6 % des voix et 7 conseillers sur 91 au conseil municipal de Francfort, après une campagne entièrement axée sur l’immigration (mars), le PR de 5 à 8 % voix dans les grandes villes de Rhénanie-Westphalie (le 1er octobre), les partis d’extrême droite mordant sur la CDU et le FDP mais aussi sur le SPD et montrant un électorat hétéroclite, dans lequel les jeunes sont loin d’être absents. Surtout, aux élections européennes de juin 1989, avec 7,1 %, le PR obtient le plus haut score d’une formation d’extrême droite dans une consultation nationale depuis la guerre, avec même plus de 15 % en Bavière.

Eclatée, l’extrême droite allemande n’a jamais réussi à franchir, à des élections générales, la barre des 5 % des suffrages, ce qui lui aurait permis de siéger au Bundestag. Elle a réalisé son meilleur score national (en Allemagne de l’Ouest) en 1969, quand elle obtenu 4,3 % des voix. Le NPD (Nationaldemokratische Partei Deutschland) a connu alors son apogée avant de se diviser et de quasiment disparaître à la suite de querelles internes et de tentatives avortées de fusion avec d’autres groupuscules.

L’extrême droite a participé, sous des noms divers, à des parlements régio­naux, en général pour de courtes périodes. En 1989, les Republikaner (Rep) de t l’ancien Waffen-SS Schonhuber sont entrés à l’Assemblée des députés (Abgeord- ! netenhaus) de Berlin-Ouest, avec 7,9 % des voix. La même année, ils réalisaient te leur meilleur score aux élections européennes (7,1 %) mais en 1994 ils sont s retombés sous le seuil des 5 %. Outre Berlin-Ouest, l’extrême droite (Republi-kaner ou Deutsche Volksunion, DVU, fondée à Munich en 1971) a fait son entrée dans des parlements régionaux (Brème, 1991, Bade-Wurtemberg, 1992, Schleswig-Holstein, 1992, Bade-Wurtemberg, 1996). En outre, l’extrême droite a enregistré, sous une forme ou sous une autre, des succès importants dans les lânder de l’ex-RDA, en bénéficiant des sentiments de  frustration engendrés par la réunification. C’est ainsi qu’aux élections régionales de 1998, la DVU a fait son entrée au parlement régional de Magdebourg (Saxe-Anhalt), avec 13,2 % des voix. La violence d’extrême droite est depuis long­temps présente dans l’ancienne RDA et avec ses skinheads, la région de Magde- bourg est la championne des agressions xénophobes. Des zones sous contrôle de bandes racistes sont réputées « sans étrangers ». Quant à la classe politique, à l’exception des Verts et des Libéraux, elle s’engage mollement contre la xénophobie.

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